Magazine Moyen-Orient

Le football des Iraniennes : force ou faiblesse diplomatique ?

Un espace de contestation 

Exploités avec ingéniosité par les jeunes générations de footballeuses, les réseaux sociaux constituent un observatoire fascinant. Ils le furent d’autant plus jusqu’au déclenchement du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en septembre 2022 : la répression brutale du régime s’est traduite, entre autres, par un renforcement du contrôle et de la surveillance de l’espace numérique. Si les principales concernées naviguent depuis lors avec prudence sur la toile, nous avons été témoins d’actions politiques et de prises de position publiques courageuses qui donnaient un aperçu des métamorphoses culturelles d’une nation en transition. Par exemple, la mobilisation des joueuses sur Instagram durant la crise de la Covid-19 a mis en lumière la dimension contestataire du football.

En Iran, à cette période de pandémie, le championnat de football féminin est mis au point mort durant près d’une année. Cette situation est mal vécue par de nombreuses joueuses. À visage découvert et parfois reconnues du grand public, elles saisissent les médias sociaux pour communiquer sur l’incompétence des autorités et les discriminations auxquelles font face les citoyennes en Iran. En accès libre jusqu’en 2022, Instagram contient une mine d’informations sur l’expérience individuelle de certaines sportives, les souffrances, les défis qui s’imposent à ces joueuses en tant que femmes, la teneur politique de leurs revendications, leur volonté d’alerter l’opinion sur les contraintes, les discriminations et les obstacles qui freinent ou handicapent le développement du football féminin. Et, par extension, l’émancipation des Iraniennes de manière générale.

Un talon d’Achille encore solide

En dépit du retard, des déboires et de leur exclusion du classement FIFA, les footballeuses iraniennes parviennent à se qualifier pour la première fois de leur histoire pour la Coupe d’Asie en 2022. Un exploit qu’elles doivent à leur persévérance, à leur niveau de jeu affiné depuis vingt ans sous une multitude de contraintes, ainsi qu’à la visibilité qu’elles se sont octroyée et à leur popularité grandissante auprès de l’opinion. Mais cette victoire exceptionnelle est d’abord un moyen supplémentaire pour le pouvoir iranien, en particulier les Gardiens de la révolution (pasdaran), de conquérir les instances nationales de gouvernance du football depuis les années 2000, selon une vision de diplomatie sportive alternative à la dominance des normes occidentales dans le sport international.

Enlisée dans des scandales à répétition de corruption et de détournement d’argent, la Fédération iranienne contrevient à ses obligations envers la FIFA, notamment en matière d’indépendance vis-à-vis du politique et du droit des femmes à entrer dans les stades. Les profils des 24 présidents qui se succèdent à sa tête depuis 1979 laissent peu de doute sur leurs accointances avec les autorités militaires et conservatrices des pasdaran, qui s’arrogent par ailleurs le droit de choisir le candidat, indépendamment de ses éventuels antécédents judiciaires.

Dans ce contexte, le football féminin pourrait être analysé comme l’un des talons d’Achille du pouvoir iranien. La discipline représente un moyen pour le régime de poursuivre ses ambitions diplomatiques et, dans le même temps, cristallise les luttes de pouvoir liées à l’orientation idéologique du système. Malgré l’établissement d’une diplomatie sportive fondée sur la « désoccidentalisation », soit l’appropriation de codes occidentaux et leur détournement vers un modèle culturel alternatif, le régime semble dans l’incapacité d’invisibiliser totalement les sportives iraniennes. Si les footballeuses servent les ambitions politiques de ceux qui les méprisent, ce sont elles qui arpentent le terrain et construisent les caractéristiques identitaires et historiques de leur sport.

Le pouvoir iranien dispose d’une marge de manœuvre suffisante pour souffler le chaud et le froid sur la carrière d’une joueuse, mais il doit désormais composer avec une nouvelle inconnue. Inévitable et imprévisible, l’évolution socioculturelle de la population mène au rejet du modèle de gouvernance théocratique établi depuis 1979 en Iran. Une mutation sociologique profonde et pérenne, qui poursuit lentement son œuvre depuis plusieurs générations, mais dont le reste du monde n’a mesuré l’ampleur qu’avec le déclenchement du mouvement « Femme, Vie, Liberté ».

Légende de la photo en première page : Zahra Ghanbari, avec le maillot du Khatoon Bam FC, en 2022. © DR

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°66, « Femmes au nom de la liberté », Avril-Juin 2025.
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