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Les sociétés militaires privées : vers une privatisation de la guerre ?

Mais c’est véritablement dans les années 1990, après la chute du mur de Berlin, que le phénomène prend de l’ampleur. La première SMP à vraiment faire parler d’elle est la société sud-africaine Executive Outcomes, qui marque un tournant. À partir de là, le marché explose : les Américains suivent le modèle britannique et commencent à développer leurs propres sociétés. Celles-ci se développent discrètement entre la chute du Mur et les guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003), avant d’apparaitre en pleine lumière avec le groupe Blackwater lors du massacre de la place Nisour, en 2007 à Bagdad. Ce scandale provoque une onde de choc internationale en révélant au grand public le rôle tentaculaire de ces sociétés dans les zones de conflit.

C’est à partir de ce moment que des efforts sont engagés pour encadrer juridiquement ces acteurs. Le droit international étant contraignant, seuls les droits nationaux régulent ce type de société. En parallèle, de nombreux pays, séduits par les avantages de ces entités, notamment leur flexibilité et le flou juridique, commencent à développer leurs propres SMP, à l’image de la Russie, de la Turquie ou encore de la Chine. Aujourd’hui, on trouve ces sociétés sur tous les continents.

Dans votre ouvrage, vous dites que si ces sociétés existent, c’est avant tout parce qu’elles répondent à une demande toujours croissante sur l’ensemble des continents. Quelles sont les principales vocations de ces sociétés ?

Les missions de ces SMP sont multiples et leur spectre d’intervention ne cesse de s’élargir. Certaines sont très spécialisées, concentrées sur un seul domaine d’expertise, tandis que d’autres couvrent de vastes champs d’activités et occupent des parts de marché considérables dans l’industrie globale de la sécurité et de la défense privée. On retrouve donc des SMP dans des fonctions variées telles que le gardiennage de sites ou d’emprises militaires, la protection de personnalités ou d’infrastructures sensibles, la formation de troupes locales, le soutien logistique, la médecine de guerre, le pilotage de drones, ou encore le renseignement. Elles agissent souvent en appui des armées régulières ou d’organisations internationales, notamment dans des zones à haut risque où les États rechignent à envoyer leurs propres forces.

Mais certaines SMP vont plus loin et interviennent directement dans des combats. Dès lors qu’une société prend part à des opérations armées offensives, elle franchit la ligne rouge juridique du mercenariat et tombe dans l’illégalité.

Si les États-Unis, et plus largement le monde anglo-saxon, concentraient l’essentiel des activités de ce secteur dans les années 1990, celui-ci est aujourd’hui très lucratif — avec un marché estimé à 338 milliards de dollars d’ici 2030 — et s’est internationalisé. Quels sont les principaux acteurs actuels sur ce marché ? Dans quels pays ou régions les SMP opèrent-elles le plus ?

Le marché des SMP est très segmenté. Presque chaque grande puissance dispose désormais de ses propres sociétés, avec des stratégies bien distinctes. La Chine, par exemple, s’est dotée d’un nombre croissant d’entreprises avec un objectif très clair : protéger les intérêts stratégiques de Pékin, notamment dans le cadre du programme des nouvelles routes de la soie. Ainsi, dès qu’un projet chinois est implanté dans une zone instable — en Afrique, en Asie centrale ou au Moyen-Orient —, ces SMP sont mobilisées pour sécuriser les infrastructures, le personnel et les investissements.

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