Magazine DSI HS

La campagne des Indes (1781-1783) ou l’art opératif sur mer

Quand on songe à la guerre navale de l’ère classique, ce sont d’abord des tableaux qui remontent à la mémoire : on y voit invariablement des vaisseaux canonner d’autres vaisseaux, comme si tout se résumait aux batailles. Or, au-delà des batailles, il y a les opérations. Celles du bailli de Suffren aux Indes sont un modèle du genre.

En 1775 commence la guerre d’Indépendance américaine. Trois ans plus tard, la France entre en lice aux côtés des insurgés d’outre – Atlantique, bientôt rejointe par l’Espagne et par les Provinces – Unies. Les trois premières puissances maritimes d’Europe continentale entendent en effet profiter des circonstances pour briser l’hégémonie que la Royal Navy a commencé d’établir sur les océans depuis les années 1750.

Une mission, un chef, des moyens

Si le principal théâtre d’opérations est l’Atlantique, on se bat aussi dans l’océan Indien. Depuis ses défaites de la guerre de Sept Ans, la monarchie française n’y conserve que l’île Maurice – alors appelée île de France –, mais elle compte l’utiliser comme base pour attaquer les établissements anglais de l’Inde. Elle dispose d’alliés sur place : d’abord les Hollandais, qui y ont quelques ports, ensuite Haïder Ali, sultan de Mysore et ennemi juré d’Albion. À Versailles, on espère le voir prendre la tête d’une insurrection qui bouterait les Anglais hors d’Inde, privant Londres de l’une de ses plus riches colonies.

Encore faut-il pouvoir envoyer des renforts dans l’océan Indien, ce qui, en ces temps d’avant le canal de Suez, suppose de transiter par le cap de Bonne – Espérance. Comme ce dernier est alors une colonie hollandaise, y faire escale ne pose aucun problème… à moins que l’ennemi ne s’en empare. Or, en mars 1781, le renseignement français apprend qu’une expédition anglaise aux ordres du commodore Johnstone a appareillé pour Le Cap. M. de Castries, secrétaire d’État à la Marine, met aussitôt sur pied une contre – expédition visant à occuper la place avant les Anglais. Compte tenu de l’urgence, une telle mission doit être confiée à un chef énergique : ce sera le chevalier Pierre – André de Suffren.

Alors âgé de 51 ans, cet officier provençal sert sur mer depuis 37 ans, tantôt sous le pavillon du roi de France, tantôt sous celui des Hospitaliers de Malte. Ce double cursus l’a lesté d’une expérience impressionnante : non seulement il totalise 22 campagnes, sept commandements et cinq combats, mais il a pratiqué tout le clavier de la stratégie navale, de la guerre d’escadre chère à la marine royale aux spécialités maltaises que sont la guerre de course et les opérations littorales (1). Par ailleurs, Suffren a un compte à régler avec les Anglais, qui l’ont fait prisonnier en 1747-1748 puis en 1759-1760. Il a commencé à leur rendre la monnaie de leur pièce en 1778-1780, années au cours desquelles il a fait preuve d’un mordant exceptionnel.

Les consignes de Suffren sont d’acheminer au Cap un convoi de huit navires portant un corps expéditionnaire de 1 000 hommes. Pour escorter ce convoi, il dispose de cinq vaisseaux de ligne et d’une corvette, soit à peu près la force que l’on prête à Johnstone. Une fois sa mission accomplie, il devra rallier l’île de France et se mettre aux ordres de M. d’Orves, qui commande l’escadre française de l’océan Indien.

La Praya : de la défaite à la victoire

Le 22 mars 1781, la division Suffren appareille de Brest. Au matin du 16 avril, elle est en vue de La Praya, principal port des îles du Cap-Vert ; Suffren a décidé de faire escale dans cet archipel portugais parce que l’un de ses vaisseaux a une avarie. C’est alors que son navire d’avant – garde détecte des bâtiments ennemis à l’ancre dans le port : il y a là cinq vaisseaux, trois frégates et un convoi d’une quarantaine de navires. Point n’est besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’il s’agit de l’expédition Johnstone.

En deux minutes, Suffren analyse la situation : soit il poursuit sa route avec une demi-journée d’avance sur son adversaire (le temps que celui-ci rappelle ses équipages à bord et appareille) ; soit il attaque immédiatement. La première option est hasardeuse, car sur un trajet de plusieurs milliers de kilomètres, les Anglais auront maintes occasions de rattraper et de dépasser sa division, ralentie par le navire avarié. La seconde présente elle aussi un risque, parce que les vaisseaux français ne se sont pas préparés au combat ; du moins sont-ils sous voiles, ce qui leur donne l’initiative. Or, s’il est un atout auquel tient Suffren, c’est bien celui-là. Vers 9 heures, il ordonne au commandant de son vaisseau amiral, Le Héros, de piquer droit sur La Praya.

Mais tout à sa soif d’action, Suffren n’a pas eu ou n’a pas pris le temps d’exposer son plan à ses lieutenants : aussi n’est-il suivi que par un seul de ses vaisseaux, et encore son commandant n’a-t‑il pas fait son branle-bas de combat, doutant probablement que l’on puisse attaquer dans un port neutre. C’est pourtant une pratique récurrente dans la Royal Navy… et un avantage dont Suffren n’entend pas lui laisser l’exclusivité ! Vers 11 heures, les deux vaisseaux français mouillent au beau milieu des navires ennemis ; Le Héros ouvre immédiatement le feu, l’autre avec un net retard. Bientôt, toute l’escadre anglaise canonne les malheureux bâtiments. En une heure, ceux-ci ont plus d’une centaine de tués et Suffren doit les exfiltrer de la fournaise. Mais cette désastreuse entrée en matière a si peu entamé sa pugnacité qu’il range sa division en ligne de bataille devant La Praya. Intimidé par son culot, Johnstone renonce à reprendre le combat. La division française poursuit alors sa route vers Le Cap.

En dépit de ce succès moral, Suffren a essuyé un lourd revers. Pendant plus de deux mois, sa hantise est que les Anglais ne le devancent au Cap. Mais le 20 juin, lorsqu’il arrive enfin devant son objectif, il constate avec soulagement qu’ils n’y sont pas. Et pour cause : sonné par l’attaque – surprise du 16 avril, qui lui a causé de gros dégâts matériels, Johnstone a attendu plus de deux semaines avant de reprendre sa route. À son arrivée au Cap le 22 juillet, il doit se rendre à l’évidence : la colonie hollandaise est aux mains des Français. La défaite tactique essuyée par Suffren à La Praya a en somme débouché sur une victoire opérative, condition sine qua non pour poursuivre la campagne.

0
Votre panier