En deux décennies au pouvoir, le président Erdoğan a effectué plus de 50 visites sur le continent africain. Comment qualifier la politique menée sur le continent ces vingt dernières années ? Entreprises, fondations religieuses ou organisations humanitaires, secteur privé comme secteur public, qui sont les acteurs à l’œuvre ?
Malgré la décolonisation, l’Afrique demeure une terre de conquête et de domination, insérée dans la sphère d’influence quasi-exclusive des puissances ex-coloniales, notamment de la France et la Grande-Bretagne. Pourtant, depuis au moins deux décennies, ces dernières se trouvent concurrencées par l’émergence d’autres puissances, internationales ou régionales : la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil ou encore l’Arabie saoudite.
Parmi ces nouveaux venus aux ambitions africaines figure un acteur singulier, de par sa stratégie d’influence mise en œuvre : la Turquie, qui en qualité de puissance moyenne émergente, a adopté pour l’Afrique une approche multidimensionnelle. En effet, en combinant une action à la fois étatique et non gouvernementale, elle s’investit dans les secteurs politique, culturel, éducatif, religieux, économique, et même sécuritaire et militaire depuis quelques années. Le présent article, en s’appuyant sur des enquêtes menées au Mali, au Niger, au Sénégal et au Nigéria, brosse une première synthèse de cette approche turque en Afrique.
L’affirmation d’un intérêt récent mais fort
Héritière de l’Empire ottoman, la République de Turquie mène une politique d’influence de plus en plus importante dans l’espace ex-ottoman. Or, si la présence ottomane fut forte en Afrique du Nord, elle resta anecdotique dans la majeure partie subsaharienne du continent. Cette dichotomie se ressent encore un peu dans le degré d’influence exercé sur ces territoires, mais elle tend à s’estomper, car, depuis le début des années 2000, Ankara œuvre au développement d’une forte présence dans la Corne de l’Afrique mais aussi en Afrique subsaharienne.
On attribue un peu trop vite ces ambitions africaines au seul gouvernement AKP, au pouvoir depuis plus de vingt ans en Turquie. En réalité, elles ont été initiées par le gouvernement précédent, sous le leadership du prestigieux ministre des Affaires étrangères de l’époque, Ismail Cem (1997-2002). Mais, la crise économique et le séisme de 1999 ont ralenti les efforts extérieurs et légué ses ambitions africaines au gouvernement suivant d’Erdoğan, en 2002.
Par ailleurs, avant même que ne se concrétise une solide politique d’État, le secteur privé avait déjà jeté son dévolu sur le marché africain. Ainsi, le mouvement religieux nourdjou a très tôt profité de la mondialisation et de l’ouverture des frontières pour investir partout. Ce mouvement informe et nébuleux, fondé et dirigé jusqu’à sa mort par Fethullah Gülen, un illustre gourou issu de l’islam sunnite teinté d’un fort nationalisme turc, s’est imposé dès les années 1990-2000, dans nombre de communautés par un investissement massif dans les milieux économique, éducatif, culturel, mais aussi politique. Il fut le précurseur, le hussard de la présence turque en Afrique, où il a ouvert et opéré des dizaines d’entreprises éducatives, y compris dans des villes et États où la diplomatie turque était jusque-là absente. L’arrivée au pouvoir d’Erdoğan, avec le soutien de Gülen et de sa nébuleuse, s’accompagne d’une influence güleniste accrue, aussi bien en Turquie qu’à l’étranger, où l’action de l’un était épaulée par l’autre et vice-versa. Fer de lance du soft power turc en Afrique, la mouvance de Gülen, comme d’autres fondations religieuses, a bénéficié d’un climat politique et économique favorable au développement des liens avec le continent africain.
En effet, durant la première décennie de pouvoir de l’AKP, l’économie turque connait une croissance exceptionnelle. Une classe moyenne voit le jour en Turquie, et les entreprises turques se lancent dans une dynamique politique d’exportation dans toute l’Eurasie, le Moyen-Orient et l’Afrique. Les visites et les accords se multiplient entre l’Afrique et la Turquie, et celle-ci institue les « sommets Turquie Afrique ». Puis, des moyens conséquents sont déployés pour l’ouverture de nouvelles ambassades turques en Afrique, dont le nombre passe de 12 en 2002 à 44 en 2022 (1).
Pourtant, pour des raisons politiques intérieures complexes, l’alliance entre Erdoğan et Gülen a fait long feu et vole en éclats en 2013, sur fond de rivalité politique et d’accusations réciproques de trahison. Assez vite, les réseaux gülenistes ont été récupérés ou remplacés par de nouvelles entreprises et entités, notamment les écoles, inféodées au gouvernement d’Erdoğan.














