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Russie : de la guerre cognitive à une guerre ontologique

La Russie perfectionne ses stratégies d’influence et ses campagnes de désinformation en puisant à la fois dans l’héritage soviétique et dans les outils technologiques. Plusieurs objectifs sont poursuivis : instiller le doute, polariser les sociétés et façonner les perceptions à l’échelle mondiale.

La Fédération de Russie est connue pour mener des opérations informationnelles à large spectre. Si cet état de fait est devenu patent et a pris une ampleur inédite depuis 2022, la pratique est bien antérieure et s’appuie d’une part sur une connaissance de longue date — qui a connu quelques opérations historiques comme « Infektion » (1), relative aux origines du virus du VIH —, et d’autre part sur une conceptualisation des méthodes et effets qui s’est notamment matérialisée avec la célèbre « Makirovska » (ou l’art de la « désinformation » (2), de la tromperie) — soit le contrôle cognitif mis au service des « mesures actives » (3) et de la « guerre de nouvelle génération » (4). Enfin, l’invasion massive de l’Ukraine a été l’occasion d’une démonstration de l’agrégation des savoir-faire, d’une réorganisation des acteurs de l’influence russe et de leur gouvernance, mais aussi de l’adaptation aux nouvelles technologies, aux nouveaux territoires et populations ciblés.

Une accumulation des savoir-faire

Les opinions et pouvoirs publics ont pris progressivement conscience de la réalité et de l’ampleur des actions informationnelles russes au travers des tentatives d’ingérences dans les élections présidentielles de 2016 d’abord puis, plus violemment, avec les nombreuses actions menées depuis février 2022, dont plusieurs ont fait l’objet de rapports de l’agence VIGINUM (5), mais aussi de rapports de la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) et de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) repris dans la presse. Cependant, l’exploration de ce champ de conflictualité qui se joue en dessous du seuil de déclenchement de la guerre, donc en temps de paix, capitalise sur une expérience et des travaux de conceptualisation de longue date. Ainsi, les mesures actives déployées par le KGB pendant la guerre froide ont permis d’acquérir des savoir-faire dont la transmission a néanmoins pu souffrir de l’effondrement de l’URSS. Mais ce volet applicatif s’est appuyé sur des travaux de conceptualisation, parmi lesquels la Makirovska qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, propose de concevoir l’influence comme un modèle à plusieurs dimensions comprenant les niveaux stratégique, opérationnel et tactique, et permettant de déployer ensuite la pensée du contrôle cognitif. Cette approche consiste à développer des canaux d’influence qui limitent la capacité d’un adversaire à traiter de nouvelles informations, inhibent la pensée créative et restreignent l’utilisation complète du potentiel de combat. Ces travaux ont connu un renouveau dans les années 2010-2012, à la veille de la guerre dans le Donbass, qui a permis au Kremlin de bénéficier d’un laboratoire à ciel ouvert pour tester des actions informationnelles qui ont ensuite été encore affinées avec l’invasion massive de l’Ukraine.

La stratégie du chaos comme objectif

Si les actions d’influence russe se conçoivent désormais sur l’entièreté du spectre touchant aux cognitions humaines, les objectifs poursuivis peuvent être multiples. La division, citée dans l’approche en 4D présentée par Mark Galeotti, reste valide (6). Elle peut s’observer à travers des actions qui visent à accroitre les débats pouvant semer la dissension, notamment entre les pays soutenant l’Ukraine. Cette même quête de division peut aussi s’observer au sein des populations de ces États, notamment dans les tentatives d’accentuer les polarisations, qu’elles soient idéologiques ou politiques, en usant notamment de contenus ciblant les émotions des individus. D’autres actions vont tenter de présenter la Russie comme une alternative crédible pour d’autres États. 

Ainsi, un pan des actions visera à semer le chaos en démultipliant les crises sur plusieurs niveaux : en interne en activant les troubles sociaux et les polarisations, entre alliés, et sur des territoires d’importance sur la scène internationale, comme cela a pu être observé concernant la France, souvent invitée dans des débats dont elle se serait passée sur le continent africain (7)(8). Cette démultiplication des crises participe à freiner, voire à geler la capacité de prise de décision d’États qui seront empêtrés dans la gestion de plusieurs sujets complexes, et pourront simultanément peiner à bénéficier d’un socle de soutien stable au sein de leur propre population, objet d’actions visant à les diviser et à les polariser.

Parallèlement, cette amplification du chaos permettra une capitalisation de la Russie sur d’autres territoires, auprès desquels elle se présente comme une alternative à la présence occidentale, qui peut d’ailleurs souffrir de perception négative du fait de l’histoire moderne. Dès lors, seront mis en perspective le « chaos » occidental versus « l’ordre » présenté par la Russie, faisant de Moscou une alternative crédible.

À propos de l'auteur

Christine Dugoin-Clément

Chercheuse à la chaire « Risques » de l’Institut d’administration des entreprises Paris-Sorbonne, à l’Observatoire de l’intelligence artificielle de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et au centre de recherche de la Gendarmerie nationale.

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