Longtemps épargné par les campagnes de désinformation, le Japon est désormais confronté à des menaces informationnelles croissantes. La numérisation accélérée de la société, l’essor des réseaux sociaux et la dégradation de l’environnement sécuritaire ont accru sa vulnérabilité.
Bien que la prise de conscience du phénomène ait été tardive, elle s’est accélérée au cours des années 2020 sur fond de tensions géopolitiques autour de Taïwan et de la guerre en Ukraine. Ces évolutions ont conduit Tokyo à considérer la désinformation comme une menace stratégique à part entière. Face à ce défi, le Japon articule désormais sa réponse autour de trois axes prioritaires : la protection de l’information, le renforcement de la résilience sociétale et le développement de la coopération internationale.
Une prise de conscience tardive mais décisive
En comparaison avec les démocraties occidentales, le Japon a longtemps été épargné par les campagnes de désinformation. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Tout d’abord, la barrière linguistique a joué un rôle de filtre protecteur : la langue japonaise, réputée complexe et peu répandue à l’échelle mondiale, rend l’accès et la diffusion de contenus malveillants plus difficiles. Ensuite, la population japonaise accorde une confiance élevée aux médias traditionnels, tandis que son engagement politique reste limité, notamment sur les réseaux sociaux (1). La désinformation a donc longtemps été perçue comme un phénomène extérieur, difficile à implanter durablement dans la société. Cette perception a contribué à une prise de conscience tardive du problème.
Certains événements, comme l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 ou les tensions mémorielles avec les pays voisins, ont néanmoins conduit à une vigilance accrue. Sous le gouvernement de Abe Shinzō (2012-2020), des campagnes ont été menées pour contrer la circulation de fausses informations, notamment sur les sujets historiques sensibles, tels que la question des « femmes de réconfort » ou les différends territoriaux. Pourtant, contrairement à d’autres démocraties, comme la France ou l’Allemagne, le Japon n’a pas adopté de législation spécifique à la suite des ingérences russes lors des élections américaines de 2016. Ce n’est qu’au début des années 2020 que Tokyo a commencé à considérer la désinformation comme une menace stratégique.
Plusieurs facteurs ont contribué à cette prise de conscience. Tout d’abord, la dégradation de l’environnement géopolitique — marquée par les tensions croissantes autour de Taïwan, l’invasion de l’Ukraine et l’implication de la Corée du Nord dans le conflit — a renforcé l’idée d’une intensification des menaces sécuritaires pour le Japon, y compris sur le plan informationnel. En tant qu’allié majeur des États-Unis en Asie, l’archipel s’est retrouvé de plus en plus exposé aux opérations d’influence et aux cyberattaques menées par la Chine, la Russie et la Corée du Nord. Le Japon a été la cible de plusieurs campagnes orchestrées par Pékin, dont la plus virulente a visé, en aout 2023, le rejet en mer des eaux traitées de la centrale de Fukushima. Parallèlement, les campagnes russes ont connu une nette intensification. Le compte Twitter de l’ambassade de Russie au Japon est devenu l’un des plus influents parmi les représentations diplomatiques russes dans le monde (2). Sur le plan cyber, l’Agence nationale de police a recensé environ 200 attaques entre 2019 et 2024, ciblant des secteurs stratégiques tels que les semi-conducteurs, les technologies de l’information et le milieu universitaire (3). En réaction, le Japon a inscrit le défi de la désinformation dans son Livre blanc de la Défense en 2021, et en a fait un axe prioritaire de sa nouvelle doctrine de sécurité nationale, publiée en décembre 2022.
Par ailleurs, la société japonaise s’est montrée de plus en plus vulnérable à la circulation de fausses informations sur les réseaux sociaux en périodes électorales ou en temps de crise. Dès 2018, les élections du gouverneur d’Okinawa avaient déjà suscité des soupçons d’ingérence chinoise visant à affaiblir le soutien à la présence militaire américaine. Plus récemment, la pandémie de Covid-19 et des désastres naturels, comme les inondations de Fukuoka en 2023, ont mis en évidence la rapidité avec laquelle des contenus manipulés peuvent se propager, notamment des images truquées (deepfakes).














