Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Japon : quelle stratégie face à la désinformation ?

Une stratégie axée sur la protection de l’information, la résilience sociétale et les partenariats internationaux

Face à ces défis, la réponse japonaise repose sur le renforcement des capacités institutionnelles et juridiques. Plusieurs ministères sont mobilisés pour protéger l’espace informationnel. Le ministère des Affaires intérieures et des communications se concentre sur la sensibilisation du public et le soutien aux initiatives de fact-checking. Le ministère des Affaires étrangères recourt à l’IA pour détecter les campagnes hostiles et renforce la communication en temps de crise avec des campagnes comme « #STOPReputationalDamage » et « #LetTheScienceTalk », lancées sur X en réponse à l’offensive chinoise autour du rejet des eaux traitées de Fukushima. Le ministère de la Défense développe ses capacités de cyber-renseignement et une stratégie de communication multilingue. Un tournant décisif a été franchi en 2025 avec l’adoption de mesures de cyberdéfense active (Active Cyber Defence – ACD(4), autorisant la police et les Forces d’autodéfense à mener une surveillance préventive du cyberespace, à neutraliser les serveurs malveillants à l’étranger, et à lutter activement contre les opérations de manipulation de l’information.

Le renforcement de la résilience de la société japonaise constitue un second pilier. Après l’invasion de l’Ukraine, la mobilisation s’est amplifiée : les médias japonais ont accordé davantage d’attention à la désinformation (5) et le réseau FactCheck Initiative Japan a lancé une plateforme dédiée à la guerre en Ukraine (6). En 2023, le gouvernement a publié un recueil de bonnes pratiques (7), encourageant l’éducation à l’esprit critique. Des partenariats public-privé ont été noués pour stimuler l’innovation technologique (détection des deepfakes, etc.) : l’entreprise Fujitsu, en collaboration avec des universités, a lancé une plateforme innovante de lutte contre la désinformation (8). Les autorités collaborent également avec les grandes plateformes numériques pour renforcer la transparence algorithmique, la modération des contenus et limiter la diffusion de fausses informations en période électorale ou de crise. 

Enfin, la coopération internationale constitue un axe stratégique central. Le Japon participe à plusieurs initiatives conjointes avec les États-Unis, l’Australie, et l’Union européenne, notamment dans le cadre du partenariat stratégique Japon-UE en matière de sécurité établi en 2024. Membre actif du G7, il soutient pleinement le Mécanisme de réponse rapide, et a fait de la désinformation une priorité lors de sa présidence en 2023. Il coopère également au sein du Quad avec Washington, New Dehli et Canberra (9) et soutient les efforts de l’UE et de l’OTAN face aux offensives russes. La Conférence Japon-OTAN sur la communication stratégique (10) organisée en 2025 illustre cette convergence croissante avec les alliés démocratiques.

Malgré un retard initial, le Japon a su adapter sa posture face aux défis de la désinformation. Sa stratégie s’articule désormais autour de la protection de l’information, du renforcement de la résilience sociétale et du développement de la coopération internationale. Proactive mais mesurée, elle souhaite éviter toute escalade rhétorique dans un environnement régional instable.

Cependant, des marges de progression subsistent. L’absence d’un cadre législatif spécifique, conjuguée à une mobilisation encore limitée de la société civile, freine l’efficacité de cette stratégie. À terme, le Japon gagnerait à renforcer son socle juridique, à institutionnaliser ses partenariats public-privé, et à intégrer la prévention des manipulations informationnelles dans la culture populaire. Dans cette perspective, l’éducation aux médias s’impose comme un levier central pour construire une résilience durable face aux menaces informationnelles.

Notes

(1) Voir M. Ichihara, T. Kobayashi, « Japan’s accidental resilience in the information age », Japan Times, 9/05/2024 (https://​rebrand​.ly/​m​b​2​q​3g7).

(2) M. Ichihara, « How to tackle disinformation in Japan : Lessons from the Russia-Ukraine War », J. Brandt (dir.), Impact of disinformation on democracy in Asia, Policy Brief, Brookings Institution, décembre 2022, p. 36-43 (https://​rebrand​.ly/​8​v​o​7​kx1).

(3) T.Tominaga, « Japan pushes preemptive cyber defense, calls on firms to act », Kyodo News, 16/06/2025 (https://​rebrand​.ly/​l​s​e​p​mpb).

(4) S. Suzuki, « Diet passes cyberdefense law to collect data in peacetime », The Asahi Shimbun, 16/05/2025 (https://​rebrand​.ly/​u​4​c​t​deh).

(5) M. Ichihara, op. cit.

(6) Japan Factcheck Center (https://​rebrand​.ly/​0​5​j​y​k62).

(7) Ministère de l’Intérieur et des Communications du Japon, « Existing Practices against Disinformation (EPaD) », octobre 2023 (https://​rebrand​.ly/​d​7​d​8f4).

(8) Communiqué de presse, « Fujitsu to combat fake news in collaboration with leading japanese organizations », 16/10/2024 (https://​rebrand​.ly/​m​s​1​l​ug4).

(9) MOFA, Communiqué de Presse, « Quad Foreign Ministers’Meeting Joint Statement », p. 3 (point n°9), 29/07/2024. Disponible sur : https://​www​.mofa​.go​.jp/​f​i​l​e​s​/​1​0​0​7​0​4​6​1​9​.​pdf

(10) MOFA, Communiqué de Presse, « Japan-NATO Conference on Strategic Communications », 03/02/2025 (https://​rebrand​.ly/​c​8​2​24b).

Légende de la photo en première page : Couverture du magazine Newsweek, le 18 novembre 2024, à Tokyo. Tandis que 75 % des Japonais de moins de 25 ans déclarent ne s’informer que par les réseaux sociaux, la sensibilisation à la désinformation et aux récits étrangers est devenue un enjeu central au Japon. À titre d’exemple, une étude publiée par le journal Nihon keizai shinbun révèle que les messages publiés sur X par le compte japonais de Sputnik ont été repris 1,04 million de fois en 2024. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°87, « Géopolitique de la désinformation », Août-Septembre 2025.
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