Manifestations concrètes
La multiplication des guerres hors cadre onusien constitue la première manifestation éclatante de la prééminence de la vis bruta. Le Kosovo, en 1999, illustre déjà ce basculement : au nom d’une « intervention humanitaire », l’OTAN bombarde la Serbie sans mandat de l’ONU, invoquant la légitimité morale plutôt que la légalité juridique (16). En 2003, l’invasion de l’Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni, fondée sur des preuves fallacieuses d’armes de destruction massive, consacre le divorce entre droit et puissance. Le CS est contourné, l’opinion mondiale bafouée, mais la force s’impose (17). Plus récemment, l’agression russe contre l’Ukraine en 2022, justifiée par une rhétorique de « protection » et de « dénazification », témoigne de cette banalisation du recours unilatéral à la guerre à des fins géopolitiques.
La militarisation croissante des enjeux (géo)économiques et politiques confirme cette primauté de la force. En mer de Chine méridionale (MCM), Pékin érige des iles artificielles et y déploie sa flotte, défiant la sentence arbitrale de La Haye en 2016 qui invalidait ses revendications (18). Dans l’Arctique, la Russie installe des bases pour sécuriser routes maritimes et ressources énergétiques libérées par la fonte des glaces, tandis qu’au Sahel et dans les Grands Lacs, groupes armés et puissances étrangères transforment minerais stratégiques (uranium, or, terres rares) en leviers de puissance. À cela s’ajoute la prolifération de doctrines sécuritaires qui élargissent sans cesse la notion de « sécurité nationale » : lutte antiterroriste, cybersécurité, contrôle des approvisionnements. Tout se réduit ainsi à la survie de l’État, et la force devient un instrument légitime de défense des intérêts élargis.
À ces conflits ouverts s’ajoutent les actions clandestines : assassinats ciblés par drones en Iran, au Yémen ou au Pakistan, pressions militaires américaines contre le Vénézuéla sous couvert de lutte anti-narcotrafic. Ici, l’ombre remplace la lumière, et la violence se cache derrière les voiles de la « sécurité nationale ». Quand le bazooka ou le drone échouent, Washington dégaine mécaniquement et quasi aveuglément (19) l’arme du dollar, tel un revolver semi-automatique frappant alliés comme adversaires (20). Pékin, dont la monnaie ne soutient pas encore le poids de ses ambitions géopolitiques, réplique en promouvant la dédollarisation à travers les BRICS et en brandissant l’arme de ses ressources stratégiques, dont elle contrôle le cycle complet de production et d’approvisionnement. L’Union européenne, longtemps colombe économique, aspire à devenir faucon en sanctionnant ses adversaires (Russie, Iran) pour s’affirmer sur la scène internationale.
Enfin, le contournement assumé des juridictions internationales parachève cette régression du droit face à la force. Les États ignorent purement et simplement les décisions contraires à leurs intérêts. Les États-Unis ont ainsi refusé d’appliquer l’arrêt de la Cour internationale de justice (CIJ) en 1986 condamnant leur soutien armé aux « Contras » au Nicaragua (21). Plusieurs puissances contestent la compétence de la Cour pénale internationale (CPI) : parmi les cinq fantastiques du CS, seules la France et la Grande-Bretagne sont parties au Statut de Rome (2002), tandis que plusieurs États africains accusent la CPI de partialité et refusent de coopérer ou dénoncent simplement son statut fondateur (22). Dans ce jeu d’évitement, les juridictions deviennent des institutions de papier, réduites à l’impuissance par le désaveu des États les plus puissants. Le droit international n’est donc plus cadre contraignant, mais scène d’exercice du pouvoir : dès qu’un enjeu vital est en jeu, il se réduit à un ornement discursif que la force balaie sans scrupule.
Risques associés
Le premier risque — sans doute le plus fondamental — est l’affaiblissement de l’ordre international. L’érosion du droit marque un retour inquiétant à la logique hobbesienne où « l’homme est un loup pour l’homme ». Chaque acteur, selon ses moyens et ses intérêts, s’érige en arbitre du jeu mondial, reléguant la norme au rang de décor. Les SMP, telles que Wagner en Afrique centrale et occidentale ou en Ukraine, incarnent cette dérégulation : opérant dans des zones grises, elles imposent la violence hors de tout cadre juridique et déstabilisant des États déjà fragiles. Les crises humanitaires s’aggravent dans l’ombre de cette permissivité : à Gaza, les bombardements répétitifs de Tsahal ont provoqué des pertes civiles record, des déplacements massifs et des destructions d’infrastructures, révélant les dérives d’un monde où la force supplante le droit humanitaire (23). Parallèlement, des conflits jugés moins stratégiquement rentables, comme ceux en Somalie ou au Soudan, sombrent dans l’invisibilité internationale (24), exposant une hiérarchisation implicite des crises et de la souffrance humaine (25). Le droit et la protection des populations deviennent alors tributaires de l’intérêt stratégique plutôt que de la justice universelle.













