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La quasi-guerre : le conflit entre la France et les États-Unis (1796-1800)

À la fin du XVIIIe siècle, les bâtiments français et américains s’affrontaient sur les mers, occasionnant des centaines de morts, de blessés et de prisonniers. Pourtant, les deux pays ne se déclarèrent jamais officiellement la guerre. C’est la raison pour laquelle ce moment des relations franco-américaines est passé à la postérité sous le nom de « quasi-guerre », qui renforça ensuite les États-Unis dans leur conviction que la présence européenne dans la région était un obstacle à leur influence.

Le 3 septembre 1783, la signature des traités de Paris et de Versailles scellait l’accession des États-Unis à l’indépendance et la fin de la guerre franco-britannique. L’alliance conclue en 1778 entre Louis XVI et le Congrès des États-Unis avait atteint son objectif. Mais quinze ans plus tard, dans la seconde moitié des années 1790, la France et les États-Unis entraient dans un conflit ouvert, passé à la postérité sous le nom de « quasi-guerre ». Ce chrononyme, que l’on trouve dès 1811, traduit bien ce que des diplomates américains estimaient être en 1800 un « état de choses difficile à nommer et encore plus difficile à décrire » (1). Comment, en quelques années, la France et les États-Unis en étaient-ils arrivés au bord de la rupture ? Pour le comprendre, il faut en revenir à 1783.

Cette année-là fut frappée à Paris d’une médaille représentant Minerve protégeant de son bouclier fleurdelisé un petit garçon attaqué par un léopard. La déesse représentant la France, le félin désignait l’Angleterre et l’enfant était les États-Unis. La scène traduisait bien la conviction française d’avoir apporté la liberté aux Américains en leur permettant d’accéder à l’indépendance. Mais rapidement, les Français éprouvèrent une vive déception. On estimait que les Américains manquaient de reconnaissance en préférant acheter des produits anglais plutôt que ceux de leur allié et en se livrant sans vergogne à une intense contrebande avec les colonies françaises des Antilles. Mais de leur côté, en dehors de la dette financière qu’ils avaient contractée, les Américains ne se considéraient pas redevables envers la France. Les États-Unis étaient une nation pleinement souveraine et, en tant que telle, se devait d’agir selon son intérêt. Sur le plan politique, les Américains entendaient bien demeurer à l’écart des querelles européennes et limiter au commerce leurs relations avec les puissances de l’Ancien Monde. C’est dans ce contexte qu’éclata à partir de 1792 la guerre entre la France, devenue république, et une grande partie des monarchies européennes.

On savait pertinemment à Paris que, comme pour les guerres du XVIIIe siècle, la Royal Navy perturberait fortement le commerce entre les colonies antillaises et la métropole. Dès lors, on comptait sur les navires américains pour se substituer à la navigation nationale et assurer les échanges transatlantiques sous couvert de leur neutralité. À partir du début de la guerre européenne, les navires américains fréquentèrent assidument les ports des Antilles françaises pour charger du sucre, du café et d’autres productions tropicales destinées à l’Europe. Ce faisant, ils s’exposaient aux confiscations anglaises. Pour le gouvernement de Londres, les marchandises françaises étaient partout saisissables, y compris si elles étaient chargées sur des bâtiments neutres. En revanche, la France, comme les autres pays européens, considérait que des marchandises ennemies ne pouvaient être confisquées si elles se trouvaient sur un bâtiment neutre, sauf s’il s’agissait de matériel de guerre. En d’autres termes, le pavillon neutralisait la cargaison : « Navire libre, chargement libre. » Cette disposition se trouvait explicitement mentionnée dans le traité de commerce franco-américain de 1778. Dans les faits, des centaines de navires des États-Unis furent saisies par les Anglais au cours des premiers mois de la guerre. Les Français, qui avaient espéré pouvoir continuer leur négoce antillais sous couvert du pavillon de leur allié demeuré neutre, essuyèrent de lourdes pertes. On dénonçait à Paris le manque de réaction américaine face aux arrestations arbitraires de leurs bâtiments par les Anglais. Gaspard Ducher, ancien consul de France aux États-Unis, déplorait que les Américains se montrent « les très humbles valets de Sa Majesté britannique » et les interpellait en leur demandant : « Êtes-vous une nation ou une colonie ? (2) »

À propos de l'auteur

Éric Schnakenbourg

Professeur d’histoire moderne à l’Université de Nantes, directeur du Centre de recherche en histoire internationale et atlantique (CRHIA) et auteur de La Quasi-Guerre : le conflit entre la France et les États-Unis, 1796-1800 (Tallandier, 2024).

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