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La quasi-guerre : le conflit entre la France et les États-Unis (1796-1800)

La crise franco-américaine

À cette époque, les États-Unis n’avaient pas de marine de guerre et étaient dépendants du commerce britannique, tant pour leurs importations que pour leurs exportations. Pour calmer les tensions croissantes liées aux arrestations des navires de ses compatriotes, le président américain, George Washington, dépêcha à Londres un de ses hommes de confiance, John Jay. Il devait négocier un accord assurant la sécurité de la navigation américaine. Les discussions aboutirent à la conclusion, le 19 novembre 1794, d’un traité entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Parmi les dispositions de l’accord, l’article 17 prévoyait que les propriétés ennemies trouvées sous pavillon américain seraient bel et bien saisissables. Autrement dit, les Américains acceptaient de se soumettre à la conception britannique des droits de la navigation neutre. En revanche, ils n’entendaient pas renoncer au libre transport des propriétés anglaises conformément aux dispositions du traité conclu avec la France en 1778. Pour résumer : les Américains prétendaient pouvoir transporter des marchandises anglaises sans être inquiétés par les Français, mais acceptaient la confiscation des propriétés françaises par les Anglais.

La nouvelle du traité anglo-américain fut reçue comme « un coup de tonnerre » à Paris selon l’ambassadeur américain James Monroe (3). L’acceptation de la conception anglaise restrictive des droits des neutres était considérée comme une trahison et renforçait le sentiment de l’ingratitude américaine. On dénonçait la « partialité » des Américains en faveur de la Grande-Bretagne et le sacrifice qu’ils avaient fait de « l’esprit et de la lettre de nos traités » (4). D’ailleurs, le ministre des Relations extérieures déclara que son gouvernement considérait que l’alliance avec les États-Unis avait « cessé d’exister » (5). En juillet 1796, le Directoire décida que les bâtiments français traiteraient les navires neutres de la même manière que les Anglais. Ainsi, toute marchandise ennemie devenait saisissable sous pavillon américain.

Le 4 mars 1797, John Adams succédait à George Washington à la présidence des États-Unis. L’une de ses premières préoccupations fut d’améliorer les relations avec la France. Il dépêcha trois envoyés à Paris qui devaient obtenir des compensations pour les navires américains indument saisis et des assouplissements de la législation française. Ils furent reçus le 8 octobre 1797 par Talleyrand, alors ministre des Relations extérieures, qui leur fit savoir qu’il les reverrait quelques jours plus tard. Pendant ce délai, les envoyés américains furent approchés par des individus disant parler au nom du ministre. Ils leur demandèrent de verser de l’argent, « une douceur », « pour la poche du Directoire et des ministres » comme condition préalable à toute négociation (6). Les trois diplomates, offusqués, refusèrent et firent leur rapport à leur gouvernement. Adams donna connaissance des dépêches au Congrès des États-Unis qui décida de les rendre publiques. Mais pour préserver la sécurité des envoyés qui étaient toujours à Paris, on choisit de dissimuler les noms de leurs interlocuteurs français par trois lettres X, Y et Z. C’est pourquoi cet épisode particulier est connu sous le nom d’« affaire X, Y, Z ».

L’affrontement franco-américain sur les mers

Une véritable fièvre nationaliste gagna les États-Unis au printemps 1798. La France cupide et corrompue était dénoncée à grand renfort de proclamations martiales dans la presse. La création du département de la Marine américaine en avril 1798 et la construction de frégates marquaient la détermination de défendre, par la force si nécessaire, la navigation américaine contre les corsaires français. Les partisans d’une déclaration de guerre contre la France donnaient de la voix, y compris au sein du gouvernement fédéral. Mais Adams hésitait, car il pensait que les États-Unis n’avaient rien à y gagner et, surtout, qu’il fallait préserver la possibilité de rouvrir rapidement une négociation. Les relations diplomatiques n’en étaient pas moins rompues et le Congrès abrogea unilatéralement les traités français de 1778. À Paris, le Directoire avait, tout au contraire, intérêt à permettre aux corsaires de saisir les bâtiments américains, sans courir le risque d’une guerre ouverte qui aurait exposé les colonies antillaises. Toutefois, la législation ne cessa de se durcir à l’égard des bâtiments américains, systématiquement soupçonnés de servir de couverture au commerce ennemi. Dès lors, tout bâtiment sur lequel une propriété anglaise serait trouvée serait confisqué avec l’ensemble de son chargement. Ce fut la grande époque de la prédation des corsaires français contre la navigation américaine. Il est difficile d’évaluer le nombre de navires américains capturés au cours des années 1790, mais il est probable que le total se situe autour de 1 500. En revanche, les Américains ne capturèrent sans doute pas plus d’une centaine de bâtiments français (7).

À propos de l'auteur

Éric Schnakenbourg

Professeur d’histoire moderne à l’Université de Nantes, directeur du Centre de recherche en histoire internationale et atlantique (CRHIA) et auteur de La Quasi-Guerre : le conflit entre la France et les États-Unis, 1796-1800 (Tallandier, 2024).

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