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Pourquoi la force affaisse-t-elle autant le droit ? Quand le droit se fait spectateur : la force comme instrument privilégié de la diplomatie contemporaine

Cette marginalisation nourrit une crise de légitimité du droit international et favorise une escalade latente. Les interventions unilatérales créent des précédents que d’autres États imitent, instaurant de facto une norme perverse où l’exception devient règle. Le Kremlin s’est ainsi appuyé sur le précédent américain en Irak (2003) pour légitimer ses interventions en Syrie (2017) et en Ukraine (2022) (26). Certains experts (27) redoutent que cette logique n’inspire la Chine qui, face à Taïwan, observe et apprend de l’expérience russe face à l’Occident (28). Si la protection américaine rend improbable cette équation stratégique, sa fragilité n’en efface pas le risque. Ces actions unilatérales traduisent une même réalité : l’effritement de la crédibilité de la Charte de l’ONU. La prolifération de doctrines sécuritaires qui en découle élargit fatalement le spectre de la légitimité et de la moralité, rendant acceptables des actes jadis jugés illégaux et multipliant le risque d’escalades régionales incontrôlées, du Sahel à la MCM. Dans ce contexte, le droit international n’apparait plus comme un rempart de la paix, mais comme le témoin impuissant de la prévalence de la force. Les populations civiles, sacrifices résignés des appétits hégémoniques (29), en paient le tribut — tragique continuité d’une histoire où la puissance l’emporte toujours sur la justice.

Quelles perspectives ?

À l’aube du XXIe siècle, le paysage international ressemble à une arène où le droit, naguère arbitre suprême des relations entre États, vacille sous le poids des ambitions. Comme dans les empires antiques, la puissance militaire façonne la diplomatie et détermine le destin des peuples : les États forts imposent leurs règles, contournent les juridictions et normalisent l’exception, tandis que les nations faibles et les populations civiles en subissent les conséquences. Les risques sont patents : affaiblissement de l’ordre international, escalades régionales incontrôlées, crise de légitimité des normes et souffrances humanitaires massives. L’histoire, du chaos hobbesien des cités-États italiennes à la diplomatie navale d’Henri VIII, enseigne que chaque fois que la force supplante le droit, l’humanité paie un tribut cruel, et que l’équilibre fragile de la civilisation chancelle. Mais l’ombre de la force n’exclut pas la lumière de la raison.

Renforcer le droit international exige un effort collectif. Il faut d’abord restaurer l’autorité des institutions multilatérales en limitant l’usage abusif du veto et en garantissant la protection des plus vulnérables. Ensuite, réguler les SMP et imposer des mécanismes de reddition de comptes aux acteurs non étatiques. Enfin, promouvoir une culture diplomatique où la puissance se mesure moins à la force des armes qu’à la finesse de l’argumentation et la constance du respect des normes. À l’instar des traités de Westphalie (1648) adoptés après la guerre de Trente Ans ou de la Charte de l’ONU visant à endiguer la barbarie de la Seconde Guerre mondiale, le droit international peut — et doit — demeurer le garde-fou de la force, à condition d’être soutenu par des actions appropriées.

La normalisation des actions armées unilatérales doit être combattue par des sanctions cohérentes et collectives, ainsi que par la consolidation d’une jurisprudence internationale. Car, comme l’écrivait Montesquieu dans De l’esprit des lois (1748), « pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Nul ne peut être à la fois juge et partie, acteur et arbitre, sans que la tyrannie s’installe sous les traits de la légalité. La survie de l’ordre international dépend de cette tension salvatrice entre puissance et légalité, entre désir de domination et impératif de justice.

Notes

(1) Carl von Clausewitz, De la guerre, Perrin, [1832] 2014.

(2) Blaise Pichon, Jeff Pourquie, Pax Romana ! D’Auguste à Attila, La Découverte, 2018.

(3) C. S. L. Davies, « The Administration of the Royal Navy under Henry VIII: The Origins of the Navy Board », The English Historical Review, vol. 80, n°315, p. 268-288, 1965.

(4) Jack Weatherford, Genghis Khan and the Making of the Modern World, Crown, 2005.

(5) Agnès Levallois (dir.), Le Livre noir de Gaza, Seuil, 2024.

(6) Christian Henderson, The Use of Force and International Law, Cambridge University Press, 2nd édition, 2023.

(7) George Orwell, La Ferme des animaux, éditions Ebooks Libres et Gratuits, 1945, p. 89.

(8) Judith Gardam, Necessity, Proportionality, and the Use of Force by States, Cambridge University Press, 2004.

(9) Edward C. Luck, UN Security Council: Practice and Promise, Routledge, 2006.

(10) Bertrand Badie, Le Temps des humiliés : Pathologie des relations internationales, Odile Jacob, 2014. Lire également Le diplomate et l’intrus, Fayard, 2008.

(11) Patricia Huon, « Guerre en Ukraine : Pourquoi l’Afrique veut rester neutre ? », Tribune de Genève, 25 septembre 2022.

(12) Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, « D’Al Qaïda à l’État islamique : acteurs non-étatiques mondialisés et évolution de la violence politique post-moderne », Relations internationales, vol. 172, n°4, 2017, p. 3-14.

(13) Lt. Colonel Emile Marie, Les Sociétés Militaires Privées : Nouveaux acteurs des relations internationales, autoédition, 2018. Lire également Valère Llobet, Guerres privées : Les sociétés militaires à l’assaut du monde, CERF, 2025.

(14) Michel Duclos, Le monde des nouveaux autoritaires, Éditions de l’Observatoire, 2019.

(15) Frédéric Charillon, Géopolitique de l’intimidation : Seuls face à la guerre ? Odile Jacob, 2025.

(16) Simon Chesterman, Just War or Just Peace? Humanitarian intervention and International Law, Oxford University Press, 2001.

(17) Jean-Emmanuel Pondi (dir.), Une lecture africaine de la guerre en Irak, Maisonneuve & Larose, 2003.

(18) Robert Beckman, « The UN Convention on the Law of the Sea and the Maritime Disputes in the South China Sea », American Journal of International Law, vol. 107, n°1, p. 142-163, 2013.

(19) Joy Gordon, « The second Trump administration’s indiscriminate economic sanctions », Le Monde diplomatique, 20 mai 2025.

(20) Georgina Wright, « [Trump II] – Sanctions américaines : ne pas se préparer, c’est se préparer à l’échec », Institut Montaigne, 22 janvier 2025.

(21) Pierre Michel Eisemann, « L’arrêt de la CIJ dans l’affaire des activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci (Nicaragua c. États-Unis) fond arrêt du 27 juin 1986 », Annuaire français de droit international, n°32, 1986, p. 153-191.

(22) Isodore Kouwonou, « Retrait des États du Sahel de la CPI : pourquoi la Cour est-elle si controversée ? », BBC Afrique, 27 septembre 2025.

(23) Margot Sanhes, « Que sait-on des ONG israéliennes B’Tselem et Physicians for Human Rights Israel, qui accusent Israël de génocide à Gaza ? », Libération, 29 juillet 2025.

(24) Jean Yves Ndzana Ndzana, « Construire la visibilité et les silences : mécanismes de priorisation médiatique et diplomatique occidentales sur la guerre russo-ukrainienne et la guerre civile soudanaise », Revue Saha, n°3, printemps 2025, p. 60-66.

(25) Sébastien Boussois, « Soudan : le poison invisible d’une guerre oubliée », Tribune de Genève, 1er octobre 2025.

(26) RFI, « Irak 2003, Ukraine 2022, deux conflits provoqués sous de faux prétextes », podcast Les dessous de l’infox, 17 mars 2023.

(27) Stéphanie Balme, et al., « Guerre en Ukraine : quelles répercussions pour la Chine ? », Sciences Po Working Papers, 2022.

(28) Steve Tenré, « La Russie aiderait la Chine à préparer une attaque contre Taïwan, selon un rapport inédit », Le Figaro, 27 septembre 2025.

(29) Graham Allison, Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap?, Houghton Mifflin Harcourt, 2017.

Article paru dans la revue Diplomatie n°136, « Les États-Unis de Donald Trump : une puissance prédatrice en déclin ? », Novembre-Décembre 2025.
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