Magazine Moyen-Orient

Regard de Bayram Balci sur la diplomatie de la Turquie au Moyen-Orient


Après la chute de Bachar al-Assad le 8 décembre 2024, la Turquie serait la « grande gagnante » en Syrie. De quelles ressources dispose Ankara pour contribuer à la reconstruction et à la stabilisation de sa voisine ?

Oui, on peut dire qu’elle est la « grande gagnante » de la fin de la dictature en Syrie. Cette victoire, la Turquie la doit à la convergence de deux dynamiques. La première résulte d’un positionnement ferme d’Ankara contre le régime de Bachar al-Assad et sa répression violente de la révolution. Ce choix, en 2011, n’allait pas de soi : à l’époque, la Turquie entretenait de bonnes relations avec Damas, tant sur le plan économique que politique, notamment dans la lutte contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui avait longtemps bénéficié du soutien de Hafez al-Assad (1930-2000), au pouvoir de 1970 à sa mort. Les vains efforts de médiation ayant mené à la rupture avec le régime syrien, Ankara a choisi de soutenir les forces populaires syriennes, désormais au pouvoir.

La deuxième dynamique tient au retrait des alliés de la dictature Al-Assad : la Russie et l’Iran. La première est accaparée sur le front ukrainien depuis 2022, tandis que le second a été affaibli par la guerre conduite par Israël contre les forces pro-iraniennes et propalestiniennes en Syrie et au Liban, mais aussi contre la République islamique. Au lendemain des attaques du 7 octobre 2023, Israël a frappé massivement le Hezbollah, privant Damas de son principal soutien militaire. Abandonné par ses « parrains » russe et iranien, affaibli par une opposition résiliente appuyée par Ankara, le régime de Bachar al-Assad a fini par tomber.

Toutefois, il faut nuancer cette idée de « victoire » turque. Le nouveau pouvoir à Damas, même s’il entretient de bonnes relations avec Ankara, ne lui est pas inféodé. D’autres puissances régionales, comme l’Arabie saoudite – qui a accueilli la première visite à l’étranger du président de transition, Ahmed al-Charaa, le 2 février 2025 –, exercent une forte influence sur la nouvelle Syrie. En outre, la Turquie ne dispose pas, à elle seule, des moyens financiers et politiques pour aider la Syrie dans sa reconstruction. Sa grave crise économique affecte ses capacités industrielles et commerciales à l’étranger. Elle aura besoin du soutien d’autres États, ainsi que d’un engagement fort de la communauté internationale, en particulier de la part des États-Unis et de l’Europe. Il en va de même pour la stabilisation politique de la Syrie : seule, la Turquie ne peut pas agir. Certes, elle exerce une certaine influence sur le nouveau pouvoir syrien, mais ce dernier est loin de faire consensus dans le pays. Les efforts de dialogue avec les Kurdes et les chrétiens sont notables, mais la méfiance persiste chez les alaouites et les druzes. Et même si l’influence russe et iranienne s’estompe, Israël, de son côté, profite du vide laissé pour bombarder régulièrement des cibles militaires afin de maintenir la pression et de neutraliser une Syrie « tampon », débarrassée des milices pro-iraniennes perçues comme une menace pour sa sécurité et son projet de « Grand Israël ».

Dans ce contexte, parler d’une Turquie « grande gagnante » est sans doute excessif. La reconstruction et la stabilisation de la Syrie – et, au-delà, de la région – dépendront avant tout d’un engagement ­international durable.

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