« Je ne peux pas décrire ce que je ressens ; c’est historique. Les Syriens peuvent enfin respirer, et la justice est plus proche que jamais ! C’est le moment où les familles fêtent la libération des détenus, retrouvent leurs proches déplacés de force. Certains pourront se recueillir sur les tombes de leurs parents… Les jours à venir apporteront de nombreux défis, mais nous recommençons à penser qu’un avenir meilleur est possible. » Ces mots sont ceux de Mohamed, envoyés à l’auteure de cet article sur WhatsApp le 7 décembre 2024, alors que le régime de Bachar al-Assad allait tomber le lendemain matin. Sa chute fut une source de joie et d’espérance (1).
Depuis la libération d’Alep, le 2 décembre 2024, Mohamed, alors en exil en Europe – car il a participé à la révolution à Deraa, sa ville natale, et à Alep, où il était étudiant à l’université en 2011 –, ne pense qu’à une chose : retourner en Syrie. Retourner à Alep, où il a vécu, où il a été arrêté, emprisonné et blessé lors d’un bombardement du régime sur une manifestation pacifique. Mais il espère aussi rentrer chez lui et revoir ses proches, restés là-bas durant la guerre et qu’il n’a pas pu voir depuis plus de treize ans. Cependant, jusqu’à la libération de Hama, le 5 décembre, Mohamed et ses amis demeurent prudents : « Nous avons ressenti une joie et une inquiétude immenses en même temps : la joie de la libération et l’inquiétude d’ouvrir à nouveau la porte de l’espoir après une longue période de désespoir. Nous craignions que le régime contre-attaque et bombarde les zones libérées… Mais, avec Hama, c’était différent : la ville n’avait jamais été libérée depuis 2011 et c’est un lieu stratégique pour le régime, ce qui constituait donc un indicateur que cette bataille ne suivait pas les règles habituelles. »
Un processus révolutionnaire différent ou l’héritage de 2011 ?
L’espoir, le soulagement et la joie exprimés semblent avoir été largement partagés : après la chute du régime, les Syriens se sont massés dans les rues de toutes les villes libérées. Les chants, les danses et les emblèmes révolutionnaires sont apparus dans l’espace public, et des manifestations rassemblant des milliers de personnes ont eu lieu sans crainte que les participants soient arrêtés ou tués. Comme le dit Mohamed, l’espoir d’un nouveau départ, d’un avenir meilleur pour les Syriens et la Syrie, était puissant parmi ses proches et ses camarades. Cependant, cet espoir s’accompagnait de doutes quant aux nouveaux dirigeants et à leur projet pour le pays, ainsi que de fortes demandes de justice.
La société civile qui s’est constituée lors de la première phase de la révolution, commencée en mars 2011, a tenté de se réorganiser, d’occuper le terrain et de s’unir – une tâche difficile – afin d’exercer une pression sur le gouvernement de transition d’Ahmed al-Charaa, un homme issu du mouvement djihadiste Jabhat al-Nosra, proche d’Al-Qaïda, et devenu la Hayat Tahrir al-Cham (HTC) en 2017. Des révolutionnaires syriens réfugiés à l’étranger et des organisations sont rentrés à Damas et à Alep pour établir leurs bureaux et ouvrir des canaux de communication avec les nouveaux dirigeants. De nombreux dossiers nécessitent une attention urgente, et l’objectif est désormais d’imposer les véritables valeurs et l’héritage de la révolution. Le défi semble ainsi de situer la chute du régime dans la continuité du soulèvement de 2011 plutôt que d’en faire un projet différent. Mais on peut se demander si l’on assiste au début d’un nouveau cycle révolutionnaire, à la fin de sa première phase, ou au début de quelque chose d’inédit.
Cette question apparaissait déjà dans les discours de mes interlocuteurs, lors de mon premier travail de terrain effectué avec des révolutionnaires syriens déplacés dans la ville turque de Gaziantep (2014-2017). Ainsi, Abou Zein, un ancien combattant de l’Armée syrienne libre (ASL), s’était retrouvé pris au piège du siège de la vieille ville de Homs (mai 2011-mai 2017) avec sa femme et ses deux enfants, mais avait réussi à s’en échapper après avoir été blessé. Installé à Gaziantep en 2015, il dit : « Le cycle de la colère va recommencer. Nous attendons une deuxième révolution ! Nous nous préparons à être prêts cette fois. Mais peut-être que la deuxième révolution n’arrivera pas. Peut-être que nous n’y assisterons pas ; peut-être que seule la génération de nos enfants en sera témoin. » Cette idée d’un cycle révolutionnaire en plusieurs étapes s’inscrit dans la conception de la révolution comme un processus se déroulant à long terme plutôt qu’un événement singulier et unique. « Combien de temps a-t-il fallu pour que la Révolution française de 1789 aboutisse ? Cent ans ? », me demanda un jour Aya, une révolutionnaire de la périphérie de Damas déplacée à Gaziantep, au printemps 2015, avant de conclure : « Nous avons encore un long chemin à parcourir », en faisant référence aux quatre années qui s’étaient écoulées depuis 2011. Elle affirmait que la révolution se poursuivait cependant à l’intérieur de la Syrie. Pour illustrer cette idée, elle donnait des exemples de zones libérées qui avaient rejeté les pratiques des islamistes.














