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Le Moyen-Orient en 2025 : après Bachar al-Assad, des ruines pour seul héritage ?

Six ans après le début des contestations qui avaient secoué la ville de Deraa le 15 mars 2011, avant de s’éteindre dans une grande partie de la Syrie, Bachar al-Assad proclamait sa victoire : « Nous avons perdu le meilleur de notre jeunesse et une infrastructure qui nous a coûté beaucoup d’argent et d’efforts sur plusieurs générations. En retour, nous avons gagné une société plus saine et plus harmonieuse » (1). Certes, fort de ses centres de torture et de ses laboratoires de captagon, le régime semblait aguerri et stable. Mais la société que le tyran estimait avoir façonnée n’avait ni la volonté ni la capacité de le défendre les armes à la main.

Entre le 27 et le 30 novembre 2024, la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), dont les effectifs ne dépassaient pas quelques centaines de combattants, parvenait à prendre le contrôle d’Alep, deuxième ville de Syrie, sans rencontrer de résistance digne de ce nom, avant de lancer une fulgurante conquête du reste du pays. Il s’agissait moins d’une victoire que d’une défaite : le régime, dont la survie reposait sur le statu quo établi depuis 2016 entre la Turquie, la Russie et l’Iran – et sur la protection assurée par ces deux derniers – s’est effondré sur lui-même. Arrivé au pouvoir en 2000 après la mort de son père, Bachar al-Assad fuyait à Moscou le 8 décembre 2024.

« La Syrie est [notre] 35e province, la province stratégiquement la plus importante », expliquait en 2013 Mahdi Zaeb, commandant des bassidjis iraniens (2). Il poursuivait : « Si l’ennemi nous attaque et tente de conquérir à la fois la Syrie et le ­Khouzistan [région du sud-ouest de l’Iran, frontalière avec l’Irak], notre priorité est de garder la Syrie. Car si nous conservons la Syrie, nous pourrons ensuite reconquérir le Khouzistan. Mais si nous perdons la Syrie, nous ne serons pas en mesure de garder Téhéran. » C’est en effet le Hezbollah qui, en s’emparant de la ville d’Al-Qusayr en juin 2013, avait permis à Bachar al-Assad de sécuriser une zone de repli s’étendant de la frontière libanaise aux côtes méditerranéennes, en passant par Damas et Homs. Affaibli par son conflit avec Israël, le « Parti de Dieu » n’a pas été en mesure de protéger son « patron » syrien, devenu au fil des années son « client ». De même, seule l’intervention de Moscou avait permis à Bachar al-Assad, en 2015-2016, de « nettoyer » Alep – transformée en cimetière à ciel ouvert – ainsi que d’autres régions du pays, des « terroristes ». Depuis 2022, cependant, la Russie a dilapidé d’énormes ressources humaines et militaires dans sa tentative de conquête de l’est de l’Ukraine, se retrouvant de ce fait dans l’incapacité de mener des opérations sur plusieurs fronts simultanément.

La présidence d’Ahmed al-Charaa : un pouvoir par défaut

Le nouveau gouvernement syrien est incarné par Ahmed al-Charaa, plus connu sous le nom d’Abou Mohamed al-Joulani. Issu des rangs d’Al-Qaïda, ce djihadiste s’était d’abord opposé à l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) dirigée par Abou Bakr al-Baghdadi (1971-2019), avant de rompre avec sa « maison-mère » pour revendiquer une identité exclusivement syrienne en fondant la HTC en 2017. Après avoir présidé, à partir de 2019, aux destins de la province d’Idlib – dont la population s’est accrue par vagues successives de déplacés au fil des années –, Ahmed al-Charaa est aujourd’hui à la tête d’un gouvernement qui, s’il n’est pas ouvertement contesté par la majorité des Syriens, demeure profondément fragile : légitimé uniquement par une coalition d’une vingtaine de milices, il ne repose sur aucune véritable assise nationale.

En plus de la reconstruction d’une société anéantie par des années de tyrannie et de guerre, le nouveau pouvoir doit faire face à trois défis majeurs, dont le premier concerne les questions kurde, druze et alaouite. La question kurde en Syrie est à la fois interne et régionale – ou, plus exactement, « turque » –, dans la mesure où Ankara n’a cessé de vouloir anéantir la région kurde autonome née dans le nord et l’est du pays en 2012. Tout indique qu’Ahmed al-Charaa, qui a divisé la Syrie en cinq « zones sécuritaires », dont la plus vaste comprend les gouvernorats de Hassaké, de Raqqa et de Deir ez-Zor, aujourd’hui confiée aux Forces démocratiques syriennes (FDS), et majoritairement composée d’acteurs kurdes, ne souhaite pas l’ouverture d’une nouvelle phase de violence. On observe une entente plus ou moins cordiale entre le nouveau pouvoir syrien et les FDS. Facilitée par l’intervention américaine, une série de rencontres avec Mazloum Abdi, commandant en chef des FDS, a permis la signature, en mars 2025, d’accords portant sur plusieurs points : la représentation des Kurdes dans la Syrie de demain, le statut des deux quartiers kurdes d’Alep et celui du barrage de Tichrin, la vente des ressources énergétiques au pouvoir central, ainsi que le retour des Kurdes victimes des campagnes de nettoyage ethnique menées par les milices pro-Ankara. Toute la question est désormais de savoir si la Turquie – qui semble engagée dans un processus de négociation avec Abdullah Öcalan, le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné depuis 1999, en vue de « mettre un terme à la terreur » et de « renforcer le front interne » contre l’« impérialisme et le sionisme » – finira ou non par reconnaître l’existence d’un fait kurde en Syrie, comme elle l’avait fait, à partir de 2007-2008, concernant les Kurdes d’Irak.

Inexistantes, voire inconcevables il y a à peine un an, les questions druze et alaouite s’imposent désormais en raison des origines de la HTC, organisation enracinée dans un islam sunnite rigide. Armés, les druzes exigent la reconnaissance officielle de leur communauté et de leur territoire. Ils n’excluent pas de chercher une protection militaire israélienne – laquelle s’est d’ailleurs manifestée sur le terrain après la vague de répression qui a visé leur communauté en mai 2025. La question alaouite, quant à elle, est directement liée à l’appartenance confessionnelle du président déchu. S’il est erroné de parler d’une domination alaouite en tant que communauté dans la Syrie des années 1970-2020, il ne fait aucun doute que le noyau dur du pouvoir était issu de ce groupe. Les massacres qui ont coûté la vie à quelque 1 700 personnes en mars 2025 ont révélé qu’un certain nombre de milices – notamment parmi celles soutenues par Ankara, bien qu’agissant avec une certaine autonomie – sont tentées par une justice vindicative, désignant l’ensemble de la communauté alaouite comme ennemie. La lecture potentiellement génocidaire qu’elles font du pluralisme confessionnel syrien fait craindre l’émergence d’une guerre civile analogue à celles qu’a connues l’Irak entre 2004 et 2007, puis entre 2014 et 2017.

À propos de l'auteur

Hamit Bozarslan

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS-CETOBaC) ; son dernier ouvrage s’intitule Histoire des Kurdes : Des origines à nos jours (dir., Les éditions du Cerf, 2025)

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