Magazine Moyen-Orient

Le Moyen-Orient en 2025 : après Bachar al-Assad, des ruines pour seul héritage ?

Dans une lettre adressée le 10 juillet 1989 aux commandants des Gardiens de la révolution (pasdaran), Ali Khamenei – élu Guide suprême de l’Iran le 4 juin de la même année – soulignait que le régime devait « toujours assumer [qu’il a] un ennemi ». À ses yeux, cette posture découlait de la double nature du régime : la République islamique ne pouvait exister que dans le cadre d’une « révolution islamique » permanente. Une « république islamique sans la révolution », écrivait-il, était « absolument inconcevable » (4).

Plus de trois décennies après avoir fixé ce cap, le Guide suprême ne pouvait que constater que son pays était devenu le théâtre de contestations renaissant de leurs cendres après chaque vague de répression. Il lui fallait également reconnaître l’échec de sa double « révolution culturelle » (en 1979 puis en 2009) visant à « islamiser » la société (5). Dès lors, la « révolution islamique » ne pouvait conserver un sens qu’à condition de s’« exporter » dans le reste du Moyen-Orient, par la consolidation du régime baasiste en Syrie, et par la structuration des milices chiites au Liban, en Irak et au Yémen (6).

Dans l’Iran islamique, où l’économie s’est effondrée et où la jeunesse exprime une dissidence ouverte, c’est désormais cette légitimation révolutionnaire elle-même qui se fissure. En Irak, les autorités chiites imposent un contrôle de plus en plus strict sur les Hached al-Chaabi, milices créées et coordonnées par les pasdaran. Le Hezbollah, quant à lui, infiltré jusque dans ses systèmes de télécommunications par les services de renseignement israéliens, n’est plus en mesure d’utiliser la Syrie comme zone tampon pour se réarmer et prendre la société libanaise en otage. Aussi impressionnantes soient-elles, les attaques des houthistes yéménites en mer Rouge ne sauraient dissimuler l’ampleur de la perte des territoires de la « résistance ». Le régime de Téhéran se retrouve contraint de négocier avec l’administration de Donald Trump, non seulement parce qu’il est militairement menacé et économiquement à genoux, mais surtout parce qu’il ne parvient plus à se convaincre de ses propres mensonges, ni à se fixer d’autre objectif que la survie de ses structures paramilitaires, théocratiques et kleptocratiques. Un accord de paix avec Washington est possible, mais au prix de dévoiler au grand jour la faillite du système mis en place en 1979.

Nombre d’observateurs ont estimé que la Turquie de Recep Tayyip Erdogan (Premier ministre de 2003 à 2014, puis président) serait la grande gagnante de la chute de Bachar al-Assad. En réalité, le reis entretient avec l’administration de Donald Trump des relations ambivalentes, faites d’admiration et de méfiance mutuelles. Les principaux responsables régaliens américains sont d’ailleurs connus pour leurs positions « antiturques ». En outre, tout indique qu’Israël, qui a opéré un rapprochement notable avec la Grèce, Chypre et l’Égypte, use de tout son pouvoir pour réduire les marges de manœuvre d’Ankara en Syrie et influence, à ce titre, les processus décisionnels à Washington. Il ne faut pas non plus perdre de vue que la Turquie fait face à des contestations internes. Le pays, plongé dans un bourbier économique depuis 2018, voit sa monnaie s’effondrer. L’arrestation en mars 2025 du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, a non seulement accentué l’inquiétude de l’Europe et des marchés, mais a également déclenché un mouvement social inédit depuis les manifestations de 2013. Celui-ci réunit la jeunesse et les générations actives des années 1960-1970, qui ont refusé le statut de reaya (« troupeau ») afin de devenir des sujets politiques à part entière. La capacité à produire du sens, de la parole et de la légitimité semble ainsi avoir quitté le palais de Recep Tayyip Erdogan pour se réfugier dans la rue.

Certes, les régimes iranien et turc s’inscrivent dans une logique de permanence. Rien, à ce stade, ne laisse présager leur chute. Mais tous deux sont entrés dans un long crépuscule.

Le Moyen-Orient en 2024-2025

Cette chronologie recense les principaux événements de juillet 2024 à juin 2025.

Conscience historique

Il y a cinquante ans, Beyrouth devenait le théâtre de meurtres de masse, annonciateurs non seulement d’une guerre civile qui allait durer jusqu’en 1990, mais aussi du triomphe d’un ordre milicien fondé sur le « zonage » et le contrôle de l’espace urbain. L’« apocalypse » ainsi déclenchée prit une dimension régionale. Elle horrifia ses victimes par l’ampleur de sa destruction, tout en demeurant privée de sens, de message, d’horizon d’attente (7). Au moment où le Liban se dote enfin de structures que l’on peut estimer pérennes, on peut se demander si cette guerre ne se réduisait pas à elle-même : une absurdité, une implosion violente d’une société arabe en avance de quelques décennies sur d’autres.

Un demi-siècle après son déclenchement, ce conflit libanais invite à « chercher d’abord dans le passé la clef de la bruyante énigme du jour. Les salons mentent, les tombeaux sont sincères. Mais hélas ! les morts, ces froids récitateurs de l’histoire, parlent en vain à la foule furieuse, qui ne comprend que le langage de la passion vivante » (8). C’est à condition de transformer la connaissance du passé en conscience historique que les sociétés du Moyen-Orient pourront rompre avec les ruines que leurs tyrannies leur lèguent de génération en génération, et commencer à envisager un avenir en dehors de nouveaux effondrements civilisationnels. Et pourtant, en juin 2025, une nouvelle guerre déchire les nuits iraniennes et israéliennes… 

Notes

(1) Catherine Coquio, Joël Hubrecht, Naïla Mansour et Farouk Mardam-Bey (dir.), Syrie, le pays brûlé : Le livre noir des Assad (1970-2021), Seuil, 2022.

(2) Afshon Ostovar, Vanguard of the Imam: Religion, Politics, and Iran’s Revolutionary Guards, Oxford University Press, 2018.

(3) François Lecointre (dir.), Le soldat, XXe-XXIe siècle, Gallimard, 2018.

(4) Yvette Hovsepian-Bearce, The Political Ideology of Ayatollah Khamenei. Out of the Mouth of the Supreme Leader of Iran, Routledge, 2016.

(5) Abbas Milani, Larry Diamond (dir.), Politics & Culture in Contemporary Iran: Challenging the Status Quo, Lynne Rienner Publishers, 2015.

(6) Christophe Ayad, « Le crépuscule de l’“axe de la résistance” ? Le réseau de proxies de l’Iran après le 7 octobre 2023 », in Moyen-Orient, no 65, janvier-mars 2025, p. 18-23.

(7) Etel Adnan, L’Apocalypse arabe, Galerie Lelong & Co, 2021.

(8) Stathis Kouvélakis, Philosophie et révolution de Kant à Marx, La Fabrique, 2017.

Légende de la photo en première page : Vue aérienne de la ville de Deraa, dans le sud de la Syrie, le 23 janvier 2025, après plus de treize années de guerre et de destructions.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°67, « Bilan géostratégique 2025 : sous les ruines, la paix? », Juillet-Septembre 2025.
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