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La domination politique d’Ahmed al-Charaa : une vision risquée pour la Syrie

Si le régime Al-Assad (1970-2024) se distinguait par ses dimensions familiale et confessionnelle (alaouite), ses symboles et structures étaient également caractéristiques d’une dictature militaire en raison de l’imbrication de l’armée dans l’appareil d’État. À l’inverse, le système mis en place par Ahmed al-Charaa depuis décembre 2024 se fonde sur une distinction nette entre pouvoirs politique et militaire, affirmant la supériorité du premier sur le second.

Les membres de la famille Al-Assad apparaissaient fréquemment en treillis sur les affiches de propagande, lesquelles soulignaient que le président portait le grade le plus élevé de l’armée, celui de lieutenant-général (fariq). Hafez al-Assad (1930-2000) et son fils Bachar confièrent à leurs frères respectifs le commandement de puissantes gardes prétoriennes (les Brigades de défense de Rifaat pour le premier, et la 4e division blindée de Maher pour le second), chargées de garantir la survie du régime. Les renseignements militaires étaient lourdement investis dans les missions de répression, même en temps de paix. Ils étaient plus puissants et plus craints que leurs pendants « civils » rattachés au ministère de l’Intérieur. De son côté, le président de transition Ahmed al-Charaa est soucieux de brider l’influence des hauts gradés, de peur d’être renversé par ses propres frères d’armes (1).

La légitimation « djihadiste » du nouveau pouvoir

L’évolution de la figure d’Ahmed al-Charaa depuis la prise de Damas est révélatrice à cet égard. Le 8 décembre 2024, c’est en tant que « commandant en chef de la Direction des opérations militaires » (la coalition de factions armées réunies sous son autorité) que celui que l’on appelait encore la veille Abou Mohamed al-Joulani, vêtu de kaki, prononce son discours de victoire à la mosquée des Omeyyades. Tout en prenant ses quartiers dans le palais présidentiel de Mezzeh, il porte ce seul titre jusqu’au 29 janvier 2025, date du Congrès de la victoire. Ce dernier rassemble les commandants des 18 composantes de cette Direction des opérations militaires, qui désignent Ahmed al-Charaa président de l’administration intérimaire et proclament la dissolution de leurs propres factions au sein de l’« Armée arabe syrienne ».

Ahmed al-Charaa se voit donc confier la direction de l’État par un rassemblement d’hommes en uniforme dont ne sont diffusés en différé que des extraits, notamment un bref discours de l’intéressé. Sa position dominante parmi les chefs de l’ancienne rébellion est considérée comme un fondement « suffisant » de sa primauté politique ; légitimer cette dernière ne requiert ainsi pas, pour les nouvelles autorités, de mettre en scène l’allégeance de représentants de la société civile ou, a fortiori, de la population dans son ensemble. Le contraste est frappant avec l’accession à la présidence de Hafez al-Assad, survenue à la suite d’un référendum organisé quatre mois après son coup d’État de novembre 1970. Alors que l’ancien régime se réclamait du baasisme, idéologie moderne faisant des masses le fondement (théorique) de la légitimité politique, le pouvoir actuel s’inspire de préceptes djihadistes qui réduisent à un cercle militant et militaire étroit la notion islamique classique de « ceux qui lient et délient », c’est-à-dire les élites sociales auxquelles il appartient de désigner (et éventuellement de démettre) le chef politique de la communauté.

Paradoxalement, alors que le Congrès de la victoire semble inaugurer une forme de junte (système dominé par un collège de généraux), il marque en réalité la fin de la confusion entre pouvoirs politique et militaire au sein du nouveau régime. Après avoir intronisé le président, les militaires sont renvoyés dans leurs casernes et tenus à l’écart des nouvelles institutions politiques, mais aussi des missions de sécurité intérieure, auxquelles ils ne contribueront que lors de crises majeures telles que celles qui surviennent dans les régions alaouites en mars 2025 et dans la province druze de Soueïda en juillet. Ahmed al-Charaa, quant à lui, n’apparaîtra plus en treillis ; le 30 janvier 2025, c’est en costume-cravate qu’il adresse son premier discours télévisé au peuple syrien en tant que chef de l’État.

La relative marginalisation de l’armée dans l’architecture institutionnelle du régime se manifeste notamment dans la composition du Conseil national de sécurité établi par le décret du 12 mars 2025. L’institution militaire n’y est représentée que par son ministre de tutelle, qui siège aux côtés du chef de l’État, des ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur ainsi que du directeur des Renseignements généraux. À titre de comparaison, l’équivalent turc inclut pas moins de quatre généraux (le chef d’état-major et les commandants des forces terrestre, navale et aérienne).

À propos de l'auteur

Thomas Pierret

Chargé de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM/CNRS) ; son dernier ouvrage s’intitule Utopianism in the Middle East and North Africa (dir. avec Simon Wolfgang Fuchs, Edinburgh University Press, 2025)

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