Renforcer la sécurité intérieure, écarter les généraux
L’organisation des nouvelles forces armées fait la part belle au ministère de l’Intérieur et à celui qui en a pris la tête en mars 2025, Anas Khattab, lequel apparaît comme le numéro deux du régime. Par exemple, c’est lui qui aurait convaincu Ahmed al-Charaa d’envoyer ses troupes dans le gouvernorat à majorité druze de Soueïda en juillet 2025, avec le désastreux bilan humain de plus de 1 300 morts.
Comme les autres membres de la garde rapprochée d’Ahmed al-Charaa lorsque celui-ci fonde Jabhat al-Nosra en 2012 (l’actuel ministre des Affaires étrangères, Assaad al-Chibani, et l’idéologue du mouvement, Abdel Rahim Atoun, aussi connu sous le nom d’Abou Abdallah al-Chami), Anas Khattab n’est pas l’un de ces djihadistes de longue date qui pullulent alors parmi les insurgés syriens. Si une rumeur attribue son nom de guerre (Abou Ahmad Hudud) au fait qu’il aurait occupé la fonction d’« émir des frontières » (hudud, en arabe) de l’État islamique d’Irak, il n’a joué qu’un rôle mineur dans cette organisation qu’il rejoignit en 2008 à l’âge de 22 ans. Décrit dès 2013 comme l’« ombre d’Abou Mohamed al-Joulani », Anas Khattab est initialement chargé de sa sécurité personnelle avant de devenir l’amni (« responsable sécuritaire ») du mouvement.
À Idlib, dominée de 2017 à 2024 par l’ancienne Jabhat al-Nosra rebaptisée Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Anas Khattab bâtit une institution sécuritaire dont la structure de commandement est distincte de la hiérarchie militaire en place. Fondée en 2020, la Sûreté générale est officiellement détachée de la HTC en mars 2024 pour se muer en une agence du Gouvernement de salut syrien, l’exécutif civil chargé d’administrer la poche rebelle. Son véritable patron demeure néanmoins Anas Khattab, qui est nommé directeur des Renseignements généraux à la chute de Bachar al-Assad, puis ministre de l’Intérieur en mars 2025.
Reconnaissables à leurs uniformes noirs, les hommes de la Sûreté générale sont les principaux responsables du maintien de l’ordre dans les régions contrôlées par le gouvernement central de Damas. Leur mainmise s’accroît avec l’absorption dans les rangs de la Sûreté générale de la police, annoncée en mai 2025. Dans chaque gouvernorat, leurs agents opéreront désormais sous l’autorité d’un unique « commandant des forces de sécurité intérieure » répondant directement aux ordres du ministre de l’Intérieur et supervisant des « directions locales ». Cette fusion ne va pas sans rappeler de mauvais souvenirs aux Syriens qui, sous le régime déchu, avaient souffert des ingérences permanentes des agences sécuritaires, théoriquement chargées des infractions politiques, dans des problèmes de droit commun normalement dévolus à la police. C’est la faiblesse structurelle de cette dernière, résultant des pratiques de la dictature et de son incapacité à garantir la sûreté des biens et des personnes, que l’actuel ministère de l’Intérieur met en avant pour justifier une fusion présentée comme temporaire. Outre une rationalisation de la prise de décision face à l’ampleur des défis sécuritaires, le nouvel organigramme doit aussi permettre de consacrer la prééminence du ministère de l’Intérieur sur ses propres agences, et donc d’assurer la primauté de l’échelon politique sur les forces armées. Le porte-parole du même ministère souligne le contraste de cet objectif avec la situation qui prévalait pendant l’ère Al-Assad, qui avait vu, à ses dires, la Sûreté politique devenir plus puissante que le ministère dont elle relevait en théorie.
Les commandants provinciaux, qui portent la tenue de ville plutôt que l’uniforme, y compris lorsqu’ils descendent sur le terrain, assurent également la coordination entre les agents dépendants de leur ministère de tutelle et les unités de l’armée opérant dans les territoires relevant de leur autorité. Dans la foulée de la crise de Soueïda en juillet 2025, la province voisine de Deraa, elle-même en proie à des violences endémiques, voit ainsi la création d’une « chambre conjointe de coordination » militaro-sécuritaire présidée par le commandant provincial Chahir Jabr Umran. Le contraste est ici encore notable avec les pratiques du régime précédent, qui confiait la coordination locale des forces combattantes à des « comités militaro-sécuritaires » placés sous l’autorité de hauts gradés de l’armée. À Soueïda, c’est le commandant local Ahmed al-Dalati qui est à la barre, alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que l’intervention de l’armée dans la province induise un retour à l’avant-plan de ses chefs dans la gestion de la crise.













