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Penser la stratégie. Stratégie et dignité

Comment gérer un « parrain stratégique » qui décide soudain d’abuser de sa position dominante ? Mis sans répit sous pression par l’administration Trump, les Européens se retrouvent confrontés à l’une des problématiques classiques de la théorie des relations internationales : une dépendance stratégique se transformant en prédation politique.

Ayant choisi de repousser pendant 25 ans la voie de l’autonomie stratégique dont Paris se faisait sans succès l’avocat, les membres européens de l’OTAN s’estiment aujourd’hui (à tort ou à raison) incapables de dissuader à coup sûr une éventuelle offensive de Moscou sans le soutien américain. Dès lors, pour que leur protecteur offshore continue à les défendre, beaucoup estiment qu’il ne suffit pas d’accepter les factures qu’il présente, mais qu’il faut aussi multiplier les actes de soumission à son endroit.

Depuis l’invasion de février 2022, entre deux nouvelles commandes de F‑35, le rythme des proskynèses rituelles à la Maison – Blanche s’est donc accéléré. Jusqu’à se conclure par une soumission collective au sommet de l’OTAN de La Haye, en juin 2025. L’obséquiosité calculée du secrétaire général Mark Rutte y suscite l’attention des médias du monde entier : « Donald, vous nous avez conduits à un moment vraiment très important pour l’Amérique, l’Europe et le monde entier… L’Europe va payer le prix fort, comme il se doit, et ce sera votre victoire. » Lors de la rencontre Trump – Rutte du 25 juin 2025, le président américain évoque l’opposition entre Israël et l’Iran, deux pays qui, selon lui, « [] ne savent foutrement plus ce qu’ils font » (sic), et qu’il compare à « deux gamins dans une cour d’école ». Commentaire souriant de Rutte : « Oui. Daddy doit parfois taper du poing sur la table. »

Spécialiste de politique étrangère au New Yorker, Susan Glasser rendra compte, stupéfaite, de la sidération des journalistes présents ce jour-là : « [] le malaise [dû à cet acte stratégique d’auto – émasculation] fut si palpable, témoigne-t‑elle, que ce fut presque un soulagement lorsque Trump se remit à parler. (1) » Ce dernier commentera avec élégance et sobriété : « Quand Biden était président [] le monde entier nous marchait dessus ! Mais grâce à votre président préféré (MOI !), nous sommes de nouveau respectés. Il y a quelques instants, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, m’a appelé “papa” sur la scène internationale. Comme c’est gentil ! » Il en faut davantage pour choquer certains spécialistes de défense en Europe, en particulier dans les cercles otaniens. De retour des cocktails de La Haye, beaucoup de ces think-tankers, conseillers et podcasteurs à la mode n’hésiteront pas à parler de « succès ». Pour eux, ce désastre d’image doit faire l’objet d’une restriction mentale héroïque, froidement subordonnée à l’essentiel : l’enjeu ukrainien, le danger russe, et le maintien du lien entre Washington et l’OTAN. La cohésion de l’Alliance vaut bien une visite à Canossa, affirment-ils avec gravité.

Ils ont raison, estime Jawad Iqbal, dans The Spectator : « Les critiques formulées à l’encontre de Rutte dans certains milieux pour avoir fait l’éloge de Trump sont infondées [] En réalité, la capacité de Rutte à amadouer Trump est l’une des raisons pour lesquelles il a obtenu le poste de secrétaire général de l’OTAN. (2) » En dehors de l’Europe, le ton peut être différent. Hugh Piper, du Lowy Institute australien, retourne ainsi l’accusation de naïveté aux tenants de la flatterie calculée : « Trump est peut-être incroyablement vaniteux, mais il n’est pas complètement stupide. Le président et ses émissaires ont suffisamment de conscience de soi pour voir au – delà des compliments creux et reconnaître que ceux qui recourent à la flagornerie négocient depuis une position de vulnérabilité. De plus, une déférence aussi extrême crée une dynamique hiérarchique, invitant Trump à entamer chaque nouvelle négociation avec des exigences unilatérales. (3) »

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