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Affrontement conventionnel. Relire l’Essai sur la non-bataille et réactiver la manœuvre

Le conflit russo-ukrainien a réintroduit l’hypothèse plausible d’un conflit interétatique conventionnel à grande échelle. Dans ce cadre, l’engagement terrestre voit ses conditions remaniées face à un ennemi symétrique à parité technologique. Dans des espaces d’affrontement variés, interconnectés et largement décloisonnés, la technologie a brusquement accéléré l’évolution du combat terrestre, de son environnement et des effets qu’elle permet.

Le changement de paradigme a bien été bien pris en compte par l’armée de Terre, qui a amorcé une transformation pour contrer de la meilleure manière les menaces et les compétiteurs émergents. Ainsi, les dimensions du combat apparaissent aujourd’hui fondamentalement remises en question. Le champ de bataille évolue constamment (moyens, tactiques), marqué par une extension et une reconfiguration permanente de sa géographie. Les domaines de conflictualité s’accroissent et se chevauchent, la pression médiatique est omniprésente, l’innovation occupe un rôle majeur, entraînant un volume croissant de capteurs sur le champ de bataille et une lisibilité accrue de celui-ci (« transparence »). Conséquence du point précédent, le tempo opérationnel (décision/exécution) et la boucle reconnaissance/frappe sont contractés grâce à la technologie. Enfin, dans le cadre d’un duel des volontés, la prise en compte de la psychologie de l’adversaire paraît perfectible. Le fait identitaire (en tant qu’empreinte culturelle singulière) sur la manière de conduire la guerre à tous les niveaux apparaît déterminant.

Les conséquences de ces évolutions peuvent s’observer à plusieurs titres. D’un point de vue opérationnel, la dynamique des opérations apparaît ralentie au niveau tactique. L’initiative est âprement disputée entre adversaires dotés de doctrines et de moyens similaires en nature et en volume (symétrie), aboutissant à une neutralisation mutuelle et à un blocage tactique. La multiplication des capteurs entraîne une lisibilité accrue du champ de bataille qui empêche de dissimuler l’intention et de concentrer les moyens. Les perceptions sont brouillées par un volume d’informations à traiter de plus en plus important (saturation). La friction et le blocage qui en découlent empêchent la prise d’ascendant qui permettrait d’emporter la décision à un niveau suffisamment critique (opératif, stratégique, politique).

Dès lors, quelles pistes suivre pour relancer la manœuvre terrestre dans un environnement plus que jamais rugueux, strié et contesté ? Cette nouvelle physionomie du champ de bataille fait apparaître des moyens humains, organisationnels et matériels inadaptés ou limités. En effet, la dangerosité paralysante du champ de bataille pour le combattant et son organisation rend impossible la concentration des forces et des efforts. L’environnement du combat entraîne de plus la dispersion des unités et la dissension du lien tactique au sein de ces dernières. L’approche tayloriste du combat, d’où découlait une spécialisation croissante du combattant, est remise en cause par la multiplication des capteurs et la complexité du champ de bataille. Dans ces conditions, la dilution et l’atomisation des masses de manœuvre pour les rendre moins vulnérables aboutissent à l’isolement du combattant, et à la remise en cause des schémas tactiques et des organisations traditionnelles.

En 1972, Guy Brossollet publiait l’Essai sur la non – bataille. Résolument disruptif, cet ouvrage prend le contre – pied du modèle d’armée de l’époque fondé sur le corps de bataille opérant dans le cadre d’une utilisation tactique de l’arme nucléaire. Proposant une approche globale, agile et pragmatique « sous la voûte nucléaire(1) », il donne à voir un modèle d’armée plus souple et plus léger, pensé pour s’adapter à l’ennemi symétrique soviétique de l’époque et s’inscrire dans l’angle mort de son logiciel culturel et militaire. Opposant l’agilité à la masse, l’individualisation de la puissance de feu aux lourdes unités conventionnelles mécanisées, la dilution des forces à leur concentration, l’absorption et l’évitement au choc frontal, sa pensée retrouve un intérêt particulier à l’aune de l’actualité récente.

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