En effet, cinquante ans après sa parution, l’ouvrage de Guy Brossollet pourrait fournir la réponse la plus adaptée à la menace actuelle. Le retour de la guerre conventionnelle en Europe de l’Est et l’émergence de compétiteurs assumant un rapport de force fondé sur l’emploi brutal de la puissance militaire font s’interroger sur les moyens disponibles pour y répondre de manière efficace.
Imaginer et oser expérimenter pour optimiser
Guy Brossollet s’appuie sur l’importance de l’« imagination » pour éclairer le chemin des « possibles » dans une démarche positive et prospective (2), hors d’un travail doctrinal. Selon lui, « l’atome dévalorise le char (3) » sans laisser de solution intermédiaire entre les deux, et il y a là un vide à combler de manière pragmatique. En 120 pages, l’auteur apporte une solution « clés en main », étayée et aboutie, qui appelle à une mise en œuvre et à une expérimentation pratique. Le propos est audacieux et participe d’une démarche perfectionniste d’optimisation du modèle d’armée de Terre de l’époque.
Sortir des schémas tactiques traditionnels
Sortir de la symétrie pour égaliser le rapport de force initial : vers la semi-symétrie
Les modes d’action proposés dans l’Essai sur la non – bataille apparaissent marqués par le refus de la confrontation symétrique « masse contre masse », reposant sur la simple arithmétique du rapport de force. Ces principes tactiques se distinguent de ceux portés par la guerre « classique » :
• principe initial d’une action militaire esseulée, indépendante et autonome ;
• rapport de force global défavorable assumé, compensé par l’agilité et l’individualisation de la puissance de feu permise par la technologie ;
• érosion et neutralisation de la puissance adverse dans la profondeur du dispositif défensif à travers une manœuvre rétrograde ;
• recherche de la perturbation des perceptions de l’adversaire et de sa lecture de la situation tactique par des actions décentralisées ;
• ralentissement du tempo tactique pour entraîner la syncope du système de combat adverse.
Ainsi, sortir de la symétrie associée à la bataille apparaît comme un moyen de se réapproprier la puissance et son usage au combat. Ce modèle non exhaustif de la non – bataille propose un nouvel art opérationnel fondé sur un principe de dispersion des combats. Selon Christophe Maresca, « la neutralisation des puissances change les fondements de la bataille décisive dont la dialectique devient “a-” ou “di-” symétrique ». On peut ici s’attarder sur la terminologie développée autour de la non-bataille. L’approche asymétrique, par son caractère illimité et incontrôlable, sort du cadre éthique et étatique, et reste de fait la chasse gardée des mouvements révolutionnaires irréguliers. Sa dimension idéologique, populaire et paramilitaire l’exclut d’emblée du cadre posé par Guy Brossollet, dont le modèle s’adresse aux forces étatiques. La question des moyens et de l’organisation militaires étatiques est par conséquent primordiale. Le terme « dissymétrique » ne saurait convenir non plus, la question de la génération des matériels en confrontation n’étant ici pas au cœur du problème.
Non-bataille et techno-guérilla : principes pratiques
Guy Brossollet donne la définition suivante de la non – bataille : « substituer à l’événement que l’on voudrait décisif, mais qui reste aléatoire (la bataille), une série d’actions mineures, mais statistiquement efficaces (4) ». Résolument défensif, son propos place le combat dans un nouveau rapport au temps, à l’espace et à l’Autre. L’efficacité tactique qu’il prône consiste dans la limitation des risques et l’accroissement de la survivabilité par l’agilité tout en multipliant les opportunités par l’agressivité permise par la technologie. La manœuvre sort de la linéarité et se disperse à travers une manœuvre fractale (5) visant à s’assurer un rapport de force favorable, voire écrasant, au niveau microlocal. Ainsi, on ne désire pas détruire l’adversaire, mais l’user dans la profondeur par le harcèlement et le réduire par des actions fulgurantes, déclenchées le plus souvent de nuit. La contrepartie est de concéder temporairement du terrain pour continuer à manœuvrer. Le principal enjeu est alors de durer pour continuer à nuire à l’adversaire dans le temps long et le livrer à un échelon mécanisé durci avec un rapport de force favorable pour emporter la décision.
On bascule ainsi d’un combat linéaire à un combat fractionnaire mené par des modules indépendants. Ceux-ci reposent sur un premier échelon de groupes de combat, coordonné et soutenu par un deuxième échelon, chapeauté par un troisième qui capitalise le renseignement opérationnel (6). Ces modules alternent concentrations et dispersions (coalescence) selon un rythme aléatoire et syncopé, perçu comme dé-
stabilisant par l’adversaire, mais contrôlé et maîtrisé par l’initiateur. Guidé par le commandement par l’intention et l’effet majeur, ce système offre des boucles de décision plus courtes et une hausse de l’engagement. Le but est ici de brouiller la lisibilité de la manœuvre en la rendant imprévisible pour l’adversaire. La manœuvre terrestre contribue ainsi nativement au brouillage des perceptions adverses par son caractère dispersé et imprévisible et contient en elle – même ses propres effets.
Pour Sir Basil Liddell Hart, « Il y a une chose plus difficile que d’introduire une idée nouvelle dans l’esprit militaire, c’est chasser une plus vieille ».
Constat n° 1 : Plus que dans le manque de moyens, la principale limite réside dans les barrières psychologiques, le manque d’imagination, et le manque d’expérimentation.
Proposition n° 1 : Développer la culture du test de solutions « ad hoc », de la culture du résultat et le droit à l’erreur.
Guy Brossollet montre le danger qui consisterait à ne pas remettre en question la pertinence de la doctrine actuelle et à ne pas considérer le problème sous d’autres angles. Il y a là la volonté de parer à toute éventualité et de trouver le système le plus résilient et le plus réactif possible pour s’opposer efficacement à l’action adverse. Pour lui, y être contraint en temps de guerre serait bien plus dommageable que de ne pas essayer en temps de paix. Il invite donc à l’audace et à la prise de risque avant que les évènements ne nous y contraignent. Selon lui, la remise en question et la transformation doivent être permanentes.
Constat n° 2 : Le principe de l’affrontement asymétrique n’est pas recevable pour un État. L’affrontement symétrique présente le risque d’un blocage tactique et d’une paralysie de la manœuvre terrestre. La dissymétrie présente le risque d’un surclassement qualitatif.
Proposition n° 2 : Adopter un mode d’affrontement semi-symétrique, qui réintroduit du mouvement par l’adoption de schémas tactiques alternatifs par des forces conventionnelles pour sortir de la rationalité tactique adverse et ne pas donner prise à sa manœuvre.
La différence se situe alors dans l’organisation, le commandement et les modes d’action des troupes sur le terrain. Les forces et les moyens alloués sont fournis par l’État, mais mis en œuvre dans des schémas tactiques différents à des degrés de décentralisation et d’initiative accrus. Cette semi-symétrie s’exprime également à travers un rapport différent à l’ennemi marqué par l’adaptation (1). Tout d’abord, par la définition même de la stratégie comme « dialectique des intelligences », définie en psychologie comme faculté d’adaptation. Ensuite, par le refus d’entrer dans la rationalité adverse. Enfin, par le refus de la norme que l’Autre cherche à imposer (2), pour s’inscrire dans son angle mort tactique.
Constat n° 3 : La dangerosité du champ de bataille disperse les dispositifs, fragilise le lien tactique au sein des organisations et empêche les manœuvres centralisées. Les schémas d’affrontement frontaux traditionnels aboutissent à un blocage et à une paralysie de la manœuvre.
Proposition n° 3 : Sortir de la manœuvre massive, linéaire et axiale pour passer à une manœuvre dispersée qui accepte les contraintes du champ de bataille et replace le combattant au centre de la manœuvre en lui redonnant autonomie individuelle et liberté d’action à travers le commandement par l’intention et la culture du résultat.
Constat n° 4 : Un modèle d’organisation hiérarchique et centralisé s’avère inadapté à un espace de bataille caractérisé par des menaces omnidirectionnelles et permanentes qui dégradent le lien tactique. Dans un tel contexte, le combattant est plus susceptible d’être livré à lui-même et de ne pouvoir compter que sur lui-même pour remplir sa mission.
Proposition n° 4 : Développer un modèle d’organisation hétérarchique décentralisé et horizontal. Développer l’autonomie, l’initiative et le culte de la mission chez les combattants, développer leur savoir-faire de manière poussée pour leur permettre de faire face à un maximum de situations et d’opérer seuls ou en petits groupes dans un environnement dégradé. Placer les forces morales et leur développement comme ADN des forces terrestres.
Notes
(1)
Christophe Maresca, Non-bataille : vraies guerres. Guy Brossollet ou les racines françaises des guerres modernes, Institut de stratégie comparée, mars 2022, p. 23.
(2)
Steven Lambakis, « Reconsidering asymetric warfare », Joint Forces Quaterly, n° 36, automne 2003.
Les formes de ce type de combat oscillent désormais entre un mode embryonnaire de lutte désordonnée et un mode sophistiqué dit de « techno – guérilla ». Initialement, Guy Brossollet proposait la notion de « guérilla scientifique » dynamisée par la technologie. Si la nature de la guérilla reste la même sur le fond, son caractère évolue au rythme de la globalisation et des avancées technologiques. La guérilla a déplacé les contours du champ de bataille pour les rendre évanescents, faisant de fait éclater l’objet – bataille traditionnellement admis. En défensif, le conflit qui a opposé Tsahal au Hezbollah en juillet 2006 et le freinage ukrainien dans les premiers jours de l’agression russe de février 2022 peuvent être considérés comme une expérimentation, sinon du « système Brossollet », en tout cas des formes les plus récentes et abouties de ces principes. En offensif, l’exemple des cavaliers asiatiques est l’une des meilleures illustrations des théories de Guy Brossollet (7), aboutissant au concept récent de swarming (8). Dans la même perspective, le général Guy Hubin propose d’évoluer du triptyque « fixer/déborder/percer » vers celui d’« imbriquer/déborder/détruire » (9). Ces manœuvres offensives non linéaires « en essaim » reposent sur les mêmes principes de saturation, et représentent assurément des pistes d’évolutions à développer pour la manœuvre terrestre dans un futur proche. Ainsi, l’idée au cœur de la non – bataille soustraite de sa dimension nucléaire éclaire certaines des évolutions possibles de la guerre (10).













