La guerre d’Ukraine a eu des conséquences directes sur la population russe, avec d’importantes pertes, mais aussi des incidences sur l’économie et son pouvoir d’achat. Mais quelle légitimité la population affecte-t-elle à cette guerre ? À quel point la soutient-elle ?
La réponse est à la fois simple et complexe : dès le début de la tentative d’invasion de l’Ukraine, la population russe ne souhaite pas cette guerre, mais ne voit aucun moyen de l’éviter. Les enquêtes indépendantes montrent qu’une grande majorité des Russes – de 65 % à l’été 2022 jusqu’à 82 % à l’été 2025 – accepteraient l’arrêt de l’« opération militaire spéciale ». Aujourd’hui, 58 % des Russes seraient prêts à le faire sans aucune condition particulière imposée à l’Ukraine (1). Cependant, les Russes ordinaires ne voient pas comment ils pourraient influer sur le cours de la guerre, et privilégient donc les stratégies d’adaptation. Mais l’installation dans la durée a aussi un effet pervers : de plus en plus de Russes constatent l’enlisement de la guerre, et se disent que le seul moyen d’arrêter enfin les combats serait finalement que la Russie gagne en Ukraine. Nous observons ce glissement paradoxal d’une posture antiguerre vers une posture proguerre. Ce glissement se nourrit de récits que nos commentateurs occidentaux diffusent aussi parfois : ceux d’une Russie qui ne doit pas perdre, parce que sa défaite aurait des conséquences terribles.
Les soldats russes engagés en Ukraine reçoivent manifestement une formation insuffisante. S’y ajoutent les conditions de vie en opération, les brimades, la corruption, une logistique problématique et un soutien médical qui ne s’est pas réellement amélioré. Ces faits sont-ils réellement connus par la population et dans quelle mesure affectent-ils sa perception de la guerre ?
Cette information est partiellement accessible aux Russes. Sur les chaînes Telegram, sur YouTube, on trouve de nombreux témoignages. Le documentaire disponible sur YouTube qui a été consacré au sort de ces combattants par la journaliste en exil Ekaterina Gordeeva a fait 2,5 millions de vues ; le documentaire du média d’opposition Novaya Gazeta totalise 1,4 million de vues. On ne sait pas exactement quelle proportion de ces visionnages vient de l’intérieur de la Russie. Je suis également convaincue que les soldats eux – mêmes, blessés ou en permission, parlent de la brutalité avec laquelle ils sont traités par leurs forces armées. Après la guerre soviétique en Afghanistan et pendant les deux guerres en Tchétchénie, ce type de révélations avait soulevé une immense indignation dans la société.
Pour l’instant, tous les ingrédients ne sont pas réunis pour que la population soit bouleversée par le traitement dont font l’objet ses soldats. D’une part, les retours du front se font actuellement au compte – gouttes : les deux catégories démobilisées sont aujourd’hui les anciens condamnés recrutés par le groupe paramilitaire Wagner et les blessés graves. L’immense masse des combattants est encore dans les rangs, car leur engagement court jusqu’à la fin de la guerre, ou plus exactement jusqu’à l’abrogation du décret sur la mobilisation signé par Vladimir Poutine en septembre 2022. D’autre part, les Russes ont moins de compassion pour ces hommes adultes qui choisissent de partir au front en touchant un pactole financier qu’ils n’en avaient eu envers de jeunes conscrits de 18-20 ans envoyés combattre de force lors des guerres précédentes. Par ailleurs, un témoignage sur la situation réelle au front tomberait sous le coup de la loi interdisant le discrédit de l’armée russe, et son auteur serait pénalement poursuivi. Cependant, dans l’hypothèse d’un cessez – le-feu où la Russie démobiliserait ses combattants, cette vérité-là risque de percer très vite. Elle bouleversera beaucoup de Russes, mais ne les étonnera pas : c’est une société où l’on sait que l’armée et l’État sont maltraitants à l’égard des citoyens.
Une remise en cause du régime actuel peut-elle venir de la population ? Peut-elle venir des oligarques et de l’entourage de Vladimir Poutine ?
Une remise en cause, mais de quoi ? De la légitimité de la guerre, de Vladimir Poutine, ou des fondamentaux d’un régime autoritaire où la loyauté est récompensée par accès aux ressources ? Ce dernier élément me semble le plus stable, le moins susceptible d’être contesté. Le système autoritaire russe repose sur une préférence pour la continuité, la prévisibilité et le confort matériel. Autrement dit, même en cas de changement à la tête de l’État, il se pourrait que les élites cherchent à conserver leurs positions, et que les Russes ordinaires choisissent la stabilité.
La contestation de la guerre, en revanche, est plus probable. Comme la guerre est un facteur d’incertitude et de déstabilisation, elle est pour l’instant un corps étranger dans ce système, dont il voudrait se débarrasser. Une contestation de la guerre peut tout à fait émerger chez les élites si elles perçoivent une fenêtre d’opportunité, ou si le coût de la loyauté dépasse les avantages qu’ils en tirent. Dans ce jeu coût/avantages, pour l’instant, le Kremlin est gagnant. En sanctionnant personnellement les élites politiques et économiques, les Occidentaux pensaient les retourner contre le pouvoir, mais ils les ont au contraire enfermées en Russie, à la merci d’un Poutine qui leur a fait comprendre que la loyauté était leur meilleure option. Nous avons fait une erreur d’interprétation, pensant que ces élites étaient des « oligarques », acteurs puissants susceptibles de peser sur les décisions du président. Or cela fait des années qu’il n’y a plus d’oligarques en Russie, mais seulement des exécutants dont la richesse et la puissance dépendent totalement du Kremlin. C’est bien cette dépendance qui bloque aujourd’hui toute contestation de la guerre au sommet, alors que nous savons qu’à titre personnel, bien des représentants des élites ne sont pas favorables à la guerre. Mais là aussi, on observe l’effet secondaire de la guerre qui s’installe : certains membres des élites finissent par se dire qu’à défaut de réconciliation avec l’Ouest, la meilleure solution serait que la Russie gagne la guerre.














