La doctrine russe est fondamentalement défensive. Mais la Russie a également multiplié les signalements nucléaires depuis février 2022 – avec un certain succès, car de nombreux États ont fait preuve de prudence dans leur soutien matériel à l’Ukraine et ont adopté le principe de « gestion de l’escalade ». Faut-il en conclure que les dirigeants européens et américains accordent plus d’importance aux déclarations politiques qu’à la doctrine ? Le concept même de doctrine nucléaire rendue publique est-il, de ce point de vue, obsolète ?
Oui, les dirigeants occidentaux accordent bien plus d’importance aux signaux politiques qu’aux signaux militaires, aux exercices ou à la doctrine. À titre d’exemple, la réaction du président Donald Trump aux déclarations fracassantes du président Vladimir Poutine concernant les essais des Burevestnik et Poseidon est éloquente. Ce dernier s’est vanté de posséder l’arsenal nucléaire le plus avancé au monde, tout en ayant admis quelques jours auparavant ne pas savoir encore quelle place occupait le Burevestnik dans la stratégie nucléaire russe. De toute évidence, le symbolisme et les gestes bravaches ont eu plus d’impact que les changements à long terme dans la posture des forces déployées et la doctrine russes. Nous, en Occident, devrions faire mieux et accorder beaucoup plus d’attention à ce qui se passe réellement en termes de posture militaire et de doctrine plutôt que de (sur)réagir à des gestes vides et à des fanfaronnades.
Nos services de renseignement sont sur les charbons ardents depuis février 2022. Aux États-Unis, les changements de direction intervenus au sein de la structure gouvernementale après janvier 2025 génèrent une autre forme de pression. Les agences de renseignement doivent-elles s’impliquer davantage dans les affaires nucléaires russes, y compris en matière de doctrine ?
Je pense que les experts européens du renseignement –et, en réalité, tous les professionnels travaillant sur les politiques de sécurité – doivent avoir une connaissance approfondie de la doctrine nucléaire russe. Nous ne pouvons pas laisser à un autre pays le soin d’interpréter ces questions à notre place. La doctrine nucléaire russe est principalement orientée vers les États-Unis, mais elle comporte une dimension européenne particulière et non négligeable. Une telle analyse par les Européens ne peut qu’enrichir le dialogue sur la sécurité avec les États-Unis et au sein de l’OTAN.
On a beaucoup parlé des positions de Sergueï Karaganov sur la préemption nucléaire contre l’Europe occidentale. L’édition 2024 de la doctrine russe ne va pas aussi loin, mais elle abaisse néanmoins le seuil d’utilisation de l’arme nucléaire, au moins potentiellement, aux attaques conventionnelles constituant une « menace critique » pour la « souveraineté et l’intégrité territoriale » de la Russie. Faut-il en conclure que Moscou a besoin d’une position plus ferme, plus affirmée, en matière de dissuasion nucléaire ?
Je pense que le jeu d’ombres qui s’est déroulé autour des articles de Sergueï Karaganov et Dmitri Trenin en 2023, ainsi que les échanges entre les think tanks russes, qui ont culminé avec la séance de questions/réponses entre Poutine et Karaganov à Valdaï en 2024, n’était qu’une mise en scène élaborée. En réalité, Poutine savait que la dernière doctrine nucléaire russe publiée fixait le seuil d’utilisation de l’arme nucléaire à un niveau bien trop élevé pour qu’il puisse formuler des menaces coercitives nucléaires crédibles. Il lui fallait donc passer par ce processus lui permettant de contrôler le débat : il décide que des changements sont nécessaires, charge Karaganov de rédiger des articles, le bride, puis publie la nouvelle doctrine. Tout cela n’était qu’une comédie.
En substance, la doctrine russe est très proche de la doctrine française : la Russie n’aura recours à l’arme nucléaire que lorsque le président estimera que les intérêts fondamentaux de son pays sont menacés. Or ces intérêts fondamentaux peuvent évoluer en fonction des personnalités et des fluctuations géopolitiques. Poutine est bien plus enclin à prendre des risques et à utiliser des menaces coercitives que nombre de dirigeants mondiaux. Il veut nous faire croire qu’il pourrait utiliser l’arme nucléaire à tout moment, mais je maintiens que les risques de recours à l’arme nucléaire russe dans le contexte de la guerre en Ukraine sont extrêmement faibles.














