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Géopolitique de « l’hiver démographique » dans le monde

La baisse de la fécondité s’est progressivement imposée comme une réalité. L’« hiver démographique », autrefois cantonné à l’Europe, gagne la majorité des continents, redéfinissant les rapports de force internationaux. Quels bouleversements géopolitiques découleront de ces évolutions démographiques ?

Lorsque, à la fin des années 1960, deux pays d’Europe septentrionale — la Finlande et la Suède — enregistrent pour la première fois une fécondité inférieure au seuil de remplacement des générations — phénomène nouveau qui me conduit à introduire le concept « d’hiver démographique » —, cela passe inaperçu. Dans un contexte d’une certaine méconnaissance des processus démographiques, les poncifs du moment, en accord avec le club de Rome, alertent avec des termes scientifiquement impropres comme « explosion démographique » ou « surpopulation ». Pourtant, ce qui se passait dans les deux pays précités était un signal faible d’un hiver démographique qui, aujourd’hui, s’est installé dans plus de la moitié des pays et les deux tiers des populations du monde. En prendre la mesure, en comprendre les raisons et réfléchir aux conséquences géopolitiques est essentiel.

L’extension d’une fécondité affaiblie à quatre continents sur cinq

Au fil des décennies, l’hiver démographique s’est installé en Europe septentrionale au tournant des années 1970, en Europe occidentale au cours des années 1970, en Europe méridionale dans les années 1980 et en Europe orientale dans les années 1990. Pendant ces décennies, ce phénomène est perçu comme spécifiquement européen. Lorsque j’interroge dans une communication à l’Institut, le 18 octobre 1993, sur les possibilités que le monde passe à terme de ce qu’on appelle à tort « l’explosion démographique » à « une implosion démographique » (2), je bénéficie d’une écoute polie, mais bien peu croient que l’hiver démographique pourrait s’étendre dans un nombre accru de pays et sur quatre des cinq continents.

Pourtant, au fil des années, il faut bien se rendre à l’évidence. L’extension de l’hiver démographique est incontestable. Certes, l’ensemble formé par l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Australie et la Nouvelle-Zélande est le premier à avoir enregistré une faible fécondité dans les années 1970 et il enregistre, dans les années 2020, l’hiver démographique le plus intense avec moins de 1,5 enfant par femme (figure 1). Mais l’Amérique latine, puis l’Asie sont entrés à leur tour depuis les années 2010 en hiver démographique. Le seul continent à l’écart de cette évolution est l’Afrique.

En effet, en moyenne, les pays africains n’ont commencé leur transition démographique que dans les années 1970 et le continent conserve encore dans les années 2020 une fécondité nettement supérieure au seuil de remplacement des générations. Toutefois, son avancée dans la transition démographique est incontestable, sachant que sa mortalité infantile s’est abaissée, de 170 décès d’enfants pour mille naissances dans les années 1950 à moins de 50 décès pour mille naissances dans les années 2020, et que sa fécondité est passée de 6,5 enfants par femme dans les années 1950 à 1970 à un peu plus de 4 enfants par femme dans les années 2020, soit une diminution de plus d’un tiers en quarante ans.

En conséquence, au milieu des années 2020, sur 210 pays ou entités géographiques distingués par le Population Reference Bureau (3), la moitié d’entre eux — 107 exactement — ont une fécondité inférieure au seuil de 2,1 enfants par femme (figure 2). Parmi ces derniers, les plus nombreux (48 d’entre eux) comptent même une fécondité inférieure à 1,5 enfant par femme, donc inférieure d’un tiers au seuil de remplacement des générations. Si désormais on prend en compte la population qui habite ces pays, le résultat est encore plus net (figure 3) : plus des deux tiers de cette population (67 %) vit dans un pays dont la fécondité est inférieure au seuil de remplacement et, parmi ces deux tiers, 43 % vivent dans un pays dont la fécondité est inférieure à 1,5.

Dans cette catégorie de pays, une génération annuelle de naissances est inférieure d’un tiers à l’effectif moyen des générations de jeunes adultes. Donc, ceteris paribus, sans futurs soldes migratoires fortement positifs, et si le niveau bas de fécondité perdure, une génération actuelle de cent femmes y sera remplacée à la génération suivante, soit une trentaine d’années après, par moins de 67 femmes ; c’est la probabilité d’un fort dépeuplement, même si l’espérance de vie augmente.

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