Lorsque, le 28 février 2025, dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche, Donald Trump humilie publiquement Volodymyr Zelensky, ce n’est pas sans rappeler l’humiliation publique que Louis XIV, roi très chrétien, fit subir au doge de Gênes en mai 1685. Parce qu’il met à mal la gloire confirmée du Roi-Soleil, cet épisode de sa vie politique a été effacé des livres officiels contant l’histoire du monarque. Nous le ressuscitons ici.
Le 15 mai 1685, à une extrémité de la Galerie des Glaces de Versailles — à peine inaugurée —, le doge de la République de Gênes, roi de Corse, doit accepter l’humiliation que lui inflige le Roi-Soleil. Il lui faut prendre conscience que la loi du plus fort est toujours la meilleure, alors qu’il est le premier souverain étranger à fouler le parquet de la Galerie des Glaces.
Un célèbre tableau de Claude-Guy Hallé (1652-1736), Réparation faite à Louis XIV par le doge de Gênes, représente la scène : canne à la main, le roi est debout sur une estrade agrémentée d’un tapis de Perse et placée au fond de la galerie, près du salon de la Paix. À ses côtés, Monsieur, son frère ; Monseigneur, son fils ; et le duc de Bourgogne, son petit-fils. Face à lui, Francesco Maria Imperiale Lercari, doge de Gênes. Vêtu de velours pourpre, il s’incline bien bas, la main gauche sur la poitrine, celle de droite tenant le beretto dogale (le bonnet dogal). Quatre sénateurs génois en toges noires se tiennent derrière lui. L’espace est envahi par des courtisans emperruqués et embrocardés. On note un mobilier d’argent massif, somptueux et ciselé. Derrière le roi, dans la version versaillaise du tableau, on aperçoit un trône recouvert de lourdes feuilles d’argent et surmonté d’une couronne. Dans sa version marseillaise, il l’est d’une Victoire.
On connait la teneur exacte du discours prononcé en italien par le doge. C’est « un long discours tout ce dont on estait convenu auparavant » (1), dont voici le chef-d’œuvre de rhétorique diplomatique :
« Sire, ma République a toujours eu, parmi les plus grands principes enracinés de son gouvernement, celui d’observer la plus profonde vénération à l’égard de cette couronne qui fut transmise à votre majesté par ses illustres aïeux. Ainsi avez-vous été élevé à un très haut niveau de pouvoir et de gloire. Nous reconnaissons vos entreprises d’une grandeur inédite, telle qu’elle sera reconnue comme admirable pour la postérité. Je n’ai pas de mots pour exprimer que c’est avec une douleur extrême que nous avons été amenés à ressentir que nous avons déplu. Notre affliction est grande et nous espérons un retour en grâce. Quant à moi j’ai l’honneur inouï de me trouver ici, en face de votre Majesté […] ».
À leur tour, les sénateurs y vont de semblables compliments. Des discours d’une humilité totale. Nouvelles révérences. Au plafond de la Galerie, on peut lire sur l’un des tableaux de Charles Lebrun : « Le roi gouverne par lui-même ».
Si le doge est là, alors que les lois génoises lui interdisent de quitter sa terre lorsqu’il exerce ses fonctions, c’est que l’heure est grave. Louis XIV a exigé que le doge vienne en personne se repentir face à lui des offenses commises par Gênes envers la France. Autrement, Gênes sera détruite. Le Sénat génois a donc décidé d’autoriser son représentant à se rendre en France pour faire cesser les menaces du Roi-Soleil envers leur patrie.














