De quels crimes et délits le doge de Gênes devait-il se repentir ?
C’est une vieille histoire. Depuis longtemps, les banquiers génois financent les opérations militaires de l’Espagne. Ils signent avec elle des asientos (contrats) s’appuyant sur des remboursements par l’impôt.
Fierté de Gênes, cité maritime, son port est admirablement équipé et on y construit de solides vaisseaux. En 1637, pour mieux protéger la République oligarchique, ses États et ses navigateurs, le doge Brignole déclare la souveraineté de la Vierge sur la ville.
Les affinités politiques et économiques entre Gênes et l’Espagne déplaisent souverainement à Louis XIV. Ces deux puissances sont dès lors déclarées adversaires de la France. Tous les prétextes seront bons pour rabaisser cette République méditerranéenne, dont les habitants sont surnommés les « Hollandais d’Italie ». En 1684, une sombre affaire de salve d’honneur tirée ou non par un vaisseau français à son arrivée à Gênes crée des tensions. La construction de galères destinées à l’Espagne, la concurrence avec Marseille, la vente de munitions à la régence d’Alger, les revendications du descendant de la famille Fieschi à l’égard de la République de Gênes — qui l’aurait privée de ses biens —, une inacceptable désinvolture envers l’ambassadeur de France — François Pidou de Saint-Olon — irritent au plus haut point le souverain français. Les historiens génois ont découvert qu’à cette période, des experts français déguisés en dessinateurs paysagistes, en colporteurs ou encore en religieux parcourent Gênes et recueillent des informations précieuses sur la topographie du port et de la cité. Le Roi-Soleil décide d’une opération punitive. Le marquis de Seignelay, intendant de la marine, et Abraham Duquesne, lieutenant général des armées navales, en sont chargés. Gênes doit être châtiée et, partant, dissuadée de s’immiscer dans les affaires de politique internationale.
Jean Donneau de Visé écrit en juin 1684 : « […] Le 5 Mai elle [l’armée française] estoit composée de quatorze Vaisseaux, vingt Galères, dix Galiotes, deux Brulots, huit Flutes, vingt-sept Tartanes & soixante-dix petits bastimens à rame. Le 7 elle relâcha à la Rade des Isles d’Hieres. Le 12 tous les bastimens y estant assemblez, & Mr le Marquis du Quesne ayant reconnu que le vent étoit favorable, on mit à la voile. […] » (2)
Le 17 mai, 160 navires de guerre français se déploient devant la ville, la place de la Lanterna au Bisagno est prise, et l’entrée du port en est donc totalement interdite.
Le 23 mai, la flotte française est en mesure d’attaquer la cité, son port et ses faubourgs. Face à cette agression, Gênes mobilise ses navires de guerre, ses tartanes, ses embarcations à rames, et alerte ses soldats suisses. La Giunta di Guerra, présidée par le doge, ordonne que l’on tire des salves de dissuasion. Sans effet. Il y eut, parait-il, une tentative de négociation de la part de Seignelay : livrer quatre galères, envoyer des ambassadeurs, faire des excuses au roi, mais la majorité des sénateurs s’y refuse. « Le refus de se soumettre fait entrer Gênes dans la tragédie », relève l’historien Salvatore Rotta. Le bombardement recommence : c’est le prix à payer pour avoir décidé de résister.
Les sources génoises (textes et iconographies) sont abondantes sur le sujet. On sait que le bombardement de Gênes dura six jours et détruisit une bonne partie de la ville. Les Français utilisèrent des galiotes équipées de mortiers à bombes incendiaires de 12 pouces, d’un poids de 75 kg, ébranlant les fortifications. On évalue à 14 000 le nombre de projectiles meurtriers, et à 3 000 celui de maisons en ruine. Le palais ducal, la douane, la maison de Christophe Colomb et des églises sont endommagés. Des troupes tentent de débarquer, mais sont repoussées. Le gouvernement se réfugie à l’Albergo dei Poveri, une institution caritative. On y transporte le trésor de Saint-Georges. Descendus à terre, les Français pillent et incendient le faubourg de San Pier d’Arena, et leur chef d’escadre passe de vie à trépas. Les Génois résistent. Faute de munitions, les attaquants repartent, le 29 mai, et font voile vers Toulon. Pour maintenir la tension, l’escadre réapparait de temps à autre. Notons qu’une de ces bombes incendiaires est conservée au couvent Santa Maria di Castello.













