Bien que, dans leur cas, rien ne permette d’affirmer avec certitude qu’ils reçoivent des instructions directes de l’État, une part importante des attaques attribuées à ce type d’acteurs est également corrélée aux évolutions autour de la guerre en Ukraine. Ainsi, de multiples attaques de NoName057 en Europe entre 2022 et 2023 ont fait suite à des visites d’officiels ukrainiens ou à des déclarations sur un soutien militaire à l’Ukraine. Certaines actions relèvent par ailleurs davantage de l’opportunisme : l’attaque ayant paralysé les services de La Poste en décembre 2025 a été revendiquée par NoName057 sans qu’il soit possible à l’heure actuelle de confirmer son implication. Que cette revendication se confirme ou non, le résultat de l’attaque a été plus informationnel que technique : son effet principal en dehors des retards de livraison a été de faire parler de la Russie lors des fêtes de fin d’année en France.
Cette corrélation entre incident « réel » et impact informationnel est devenue au cours des dernières années de plus en plus systématique. Ainsi, si l’on avait l’habitude avant 2022 des campagnes de trolls sur les réseaux sociaux et des diffusions de fausses informations par des médias et des pages internet russes – qui se sont par ailleurs également intensifiées grâce à l’usage de l’intelligence artificielle tant pour leur automatisation que pour la création des faux contenus –, on constate aujourd’hui une nette augmentation des opérations clandestines menées jusque sur le sol européen avec des finalités informationnelles. La clandestinisation concerne également les médias russes qui, malgré leur interdiction en Europe, usent de divers moyens comme le dépôt de noms de domaine alternatifs ou la diffusion de contenus vidéo via des canaux qui n’ont aucun lien officiel avec eux.
Les affaires des tags d’étoiles de David et de mains rouges à Paris, ainsi que celle du dépôt de têtes de porc devant des mosquées françaises, sont caractéristiques de ces opérations. Des citoyens non russes, ignorant souvent quel est le véritable commanditaire, sont recrutés contre rémunération pour mener une action qui, dans un premier temps, provoque la confusion et appuie sur des sujets sensibles dans la société cible et, dans un deuxième temps, est attribuée à la Russie, imposant dans le débat public l’idée d’une menace russe permanente malgré les dénégations de ses officiels. Ces opérations ont pour objectif à la fois d’aggraver les fractures au sein de la population et de saper la volonté d’opposition aux intérêts russes, tout particulièrement le soutien à l’Ukraine. Précisons néanmoins que la désinformation comme les opérations clandestines semblent peu efficaces : en 2025, selon une étude du think tank Destin Commun, la majorité des Européens continuent de soutenir l’Ukraine et de percevoir la Russie comme une menace, et les clivages sur le sujet restent plus liés aux dynamiques sociopolitiques nationales qu’aux opérations russes (6).
Tout comme pour les cyberattaques, l’aspect stratégique de ces actions est coordonné au sein de l’État : c’est l’administration présidentielle, soit les fonctionnaires du Kremlin, et particulièrement les équipes du vice – directeur Sergueï Kirienko, qui ont la charge de ce type de manœuvres. L’exécution est quant à elle externalisée à des sociétés privées spécialisées dans l’influence informationnelle, telles que la Social Design Agency (SDA) d’Ilya Gambashidze. La jonction entre ces entités et le Kremlin se fait par des structures appelées ANO (« organisations autonomes à but non commercial », sortes d’associations dont les dirigeants sont en réalité proches des structures étatiques, voire en proviennent directement). C’est particulièrement le cas d’ANO Dialog, qui reçoit des financements pour mener ses propres opérations informationnelles et distribue une partie de ces fonds à des entreprises comme la SDA. Ce modèle à trois étages a commencé à se développer avant même 2022, mais s’est imposé après la mutinerie avortée d’Evgueni Progojine à l’été 2023, qui a occasionné une accélération du processus de raffermissement du contrôle de l’État sur ce type d’opérations.
Soulignons que ces opérations informationnelles ne visent pas seulement à déstabiliser les sociétés européennes, mais aussi à maintenir la population russe sous contrôle. En parallèle de ses opérations informationnelles ciblant l’Europe, ANO Dialog surveille les opinions de la population via son organisation sœur, ANO Dialog Regiony, qui possède des équipes dans chacune des régions de la Fédération de Russie. Celles-ci détectent, grâce à des outils numériques, les plaintes des habitants sur les réseaux sociaux et ont pour mission de les transmettre aux autorités locales afin de mettre en scène une réponse du pouvoir aux problèmes du quotidien du peuple. En parallèle, elles contrôlent anonymement des groupes sur les réseaux sociaux et collaborent avec des « leaders d’opinion publics » (professeurs d’écoles locales, acteurs ou encore blogueurs) pour diffuser sur leurs pages des messages favorables au travail des autorités locales et nationales arborant un vernis d’authenticité et de spontanéité. Enfin, ANO Dialog Regiony a mis en place des structures spécialisées imitant les activités de fact-checking afin de décrédibiliser les informations provenant de l’étranger. L’ensemble de ces missions poursuit un même objectif : sécuriser l’espace informationnel russe par le contrôle.













