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Les capacités cyber russes après quatre ans de guerre Transformation ou continuité ?

Cette sécurisation ne se limite cependant pas à l’opinion des citoyens. En effet, la guerre avec l’Ukraine et la reconnaissance de « l’Occident » comme adversaire déclaré a amené l’État russe à mettre en œuvre une série de mesures pour protéger ses infrastructures à la fois contre des risques présupposés et contre des attaques bien réelles d’acteurs ukrainiens. En particulier, les Ukrainiens ont mis en place des centres d’appels frauduleux dérobant de l’argent et des informations personnelles aux citoyens russes, tandis que les attaques menées par les drones sont rendues possibles grâce au contrôle à distance via Internet. Ces menaces ont accéléré des politiques en cours de mise en place depuis les années 2010. De nombreuses lois ont été promulguées pour lutter contre les appels frauduleux et criminaliser le vol de données personnelles, tandis que le réseau mobile a connu des coupures de plus en plus fréquentes, officiellement pour empêcher les attaques de drones (7).

Une part importante des mesures de défense de l’État russe vise à contrôler les flux de données selon une logique de territorialisation de l’espace numérique. Depuis 2022, on constate que plusieurs sites, dont celui du Kremlin, ont mis en place des restrictions géographiques (geofencing), bloquant ainsi les connexions provenant de certains pays. Par ailleurs, depuis la loi dite du « RuNet souverain » de 2019, les fournisseurs d’accès à Internet russes ont l’obligation d’installer sur leur réseau des boîtiers DPI (Deep packet inspection), également appelés TSPU dans la loi russe (pour « appareils de lutte contre les menaces »), des appareils filtrant le trafic internet russe qui ont notamment permis de restreindre l’accès à certains réseaux sociaux étrangers. Ce point a parfois déclenché des protestations, notamment dans le cas du blocage de Discord, réseau dont les fonctionnalités en ont également fait un outil de pilotage de drones utilisé par l’armée russe elle – même (8). L’État russe cherche par ailleurs depuis 2025 à imposer l’utilisation de MAX, une messagerie supposée remplacer WhatsApp et Telegram – dont une partie des fonctionnalités a cessé de fonctionner précisément lors du lancement de MAX – destinée à devenir une super – application sur le modèle de l’application chinoise WeChat et dont l’absence de chiffrement permet la surveillance de toute communication par le FSB. Le contrôle des TSPU a connu une nette centralisation depuis 2022, donnant à Roskomnadzor, le gendarme des télécoms russes, un droit de regard sur d’importants pans du réseau russe – bien que cela constitue également une forme de vulnérabilité.

Précisons enfin que les TSPU jouent également un rôle indirect dans l’annexion des territoires ukrainiens : le réseau des territoires occupés est généralement rerouté pour forcer le passage des données vers le réseau russe avant toute autre destination, infligeant de fait les mêmes restrictions aux habitants de ces zones qu’aux habitants de la Russie. Ainsi, ce qui est présenté comme une série de mesures visant à défendre la Russie de manœuvres hostiles provenant de l’étranger sert finalement à une expansion de ses capacités de contrôle au – delà de ses frontières numériques. On peut dresser là un parallèle avec la rhétorique de l’État faisant de l’invasion de l’Ukraine une mesure défensive face à une agression fantasmée de l’OTAN, reflétant une vision selon laquelle la sécurité s’obtient avant tout par le contrôle, dans la pure continuité de la pensée stratégique russe.

Notes

(1) « The Russia-Ukraine Cyber War Part 1: Three Years of Cyber Warfare », Level Blue, 20 février 2025 (https://​levelblue​.com/​b​l​o​g​s​/​s​p​i​d​e​r​l​a​b​s​-​b​l​o​g​/​t​h​r​e​e​-​y​e​a​r​s​-​o​f​-​c​y​b​e​r​-​w​a​r​f​a​r​e​-​h​o​w​-​d​i​g​i​t​a​l​-​a​t​t​a​c​k​s​-​h​a​v​e​-​s​h​a​p​e​d​-​t​h​e​-​r​u​s​s​i​a​-​u​k​r​a​i​n​e​-​war)

(2) Faille informatique encore jamais découverte.

(3) https://​cyberknow​.medium​.com/​u​p​d​a​t​e​-​2​4​-​2​0​2​3​-​r​u​s​s​i​a​-​u​k​r​a​i​n​e​-​w​a​r​-​c​y​b​e​r​t​r​a​c​k​e​r​-​2​0​-​j​u​l​y​-​e​c​6​4​c​f​e​f​3​8a0

(4) Attaques DDoS, consistant à multiplier les connexions pour saturer les capacités d’un serveur.

(5) Vol et révélation de données personnelles en ligne, qui peuvent ensuite être récupérées librement par des acteurs malveillants.

(6) « Ukraine : Comment les Européens voient-ils la fin de la guerre ? », Le Grand Continent, 5 décembre 2025 (https://​legrandcontinent​.eu/​f​r​/​2​0​2​5​/​1​2​/​0​5​/​s​o​n​d​a​g​e​-​e​u​r​o​p​e​e​n​s​-​u​k​r​a​ine).

(7) Luke Rodeheffer, « Russia’s War Against Ukraine Driving Evolution of Cyber Warfare », Eurasia Daily Monitor, vol. 21, no 101, 7 mars 2023 (https://​jamestown​.org/​r​u​s​s​i​a​s​-​w​a​r​-​a​g​a​i​n​s​t​-​u​k​r​a​i​n​e​-​d​r​i​v​i​n​g​-​e​v​o​l​u​t​i​o​n​-​o​f​-​c​y​b​e​r​-​w​a​r​f​are).

(8) Anastasia Gorokhova, « Discordant », Novaya Gazeta Europe, 14 octobre 2024 (https://​novayagazeta​.eu/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​2​0​2​4​/​1​0​/​1​4​/​d​i​s​c​o​r​d​a​n​t​-en).

Légende de la photo en première page : La lutte informationnelle a en Russie une acception qui dépasse le seul cyber. (© Billion Photos/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°106, « Russie : quelle puissance militaire ? », Février-Mars 2026.
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