À la suite du changement de régime intervenu en décembre 2024, la Syrie fait face à de nombreux défis. La reconstruction économique est l’un des enjeux majeurs de cette période de transition, car le pays et ses 24,17 millions d’habitants (2024) restent fortement impactés par près de quinze ans de guerre. Cette réalité ne doit pas masquer le fait que l’économie syrienne souffrait déjà, avant le déclenchement de la crise en 2011, de problèmes structurels importants dont hérite le nouveau pouvoir.
Une situation économique et sociale catastrophique
Selon la Banque mondiale, l’économie syrienne est au bord de l’effondrement : 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, le PIB est passé de 61,3 milliards de dollars en 2010 à 19,9 milliards en 2023, et le coût de la reconstruction est estimé entre 300 milliards et 500 milliards de dollars (1).
La présidence de Bachar al-Assad (2000-2024) se caractérise, à partir du milieu des années 2000, par un tournant néolibéral que le président déchu appelle « économie sociale de marché ». Dans l’alternative entre une « thérapie de choc » et une transformation graduelle d’un système présenté comme socialiste vers un capitalisme mondialisé, le pouvoir opte pour une formule singulière : une partie des entreprises publiques est privatisée de manière brutale, tandis que les autres sont délaissées jusqu’à leur disparition face à la concurrence du secteur privé. Ce passage suppose plusieurs étapes – de la transition à la mutation – qui conduisent à une rupture avec le socialisme (2). Mais cette transition exige aussi la mise en place d’institutions (fiscalité juste, cadre juridique clair, protection sociale minimale). Or ce n’est pas cette feuille de route qui est suivie : les options libérales adoptées par Bachar al-Assad se traduisent par un « capitalisme de copains ». On observe alors une personnalisation extrême du pouvoir, un système fondé sur le clientélisme et la soumission de la sphère économique au politique, avec une bureaucratie hypertrophiée.
Dans ce système, gangrené à tous les niveaux par la corruption et les faveurs accordées par intérêt, ce ne sont pas les compétences techniques qui permettent d’obtenir les marchés, mais la proximité avec le clan présidentiel. Cela conduit à concentrer entre quelques mains la majeure partie de l’économie syrienne. La Cham Holding, dont la famille Al-Assad était l’actionnaire principal, symbolise ce fonctionnement, tant sa position dominante s’étendait à plusieurs secteurs. Dans la communication, elle détenait la chaîne de télévision Al-Dounia et le quotidien El-Watan ; elle dirigeait des zones commerciales détaxées, l’entreprise de bâtiment Ramak et le groupe touristique La Corniche. Cham Holding contrôlait également l’un des trois opérateurs de téléphonie mobile syriens (Syriatel), secteur objet de nombreuses manipulations (3). Les proches du président déchu avaient aussi le monopole de la vente de cigarettes.
Dans le même temps, le retrait de l’État a impacté la société syrienne en supprimant les derniers avantages sociaux. En 2008, l’application stricte des recommandations du Fonds monétaire international (FMI) entraîne la fin des subventions sur plusieurs produits de première nécessité comme le sucre ou le riz. La fonction publique subit aussi une réduction massive des effectifs, ce qui provoque l’effritement des services à la population : fermeture de dispensaires, abandon de lignes de transports en commun. De manière mécanique, cela ouvre la voie à une offre privée dans des secteurs clés comme la santé ou l’éducation. Pour les classes moyennes et modestes, incapables d’accéder à cette offre onéreuse, une économie parallèle se développe, entraînant plus de corruption.
Le maintien de cette nomenklatura d’affaires qui entoure le régime devient un fardeau pour l’économie et le développement, par sa force centrifuge de captation des ressources. C’est dans ce contexte que la crise éclate en 2011, avec une forte participation des classes marginalisées aux soulèvements, puis aux groupes armés. Dès lors, une économie de guerre s’installe en Syrie. Les réseaux d’échanges sont perturbés au profit de nouveaux circuits fondés sur la violence et la prédation des ressources publiques et privées, les diverses milices ne reculant devant rien pour se financer et poursuivre leurs opérations militaires.
L’une des caractéristiques principales de l’économie de guerre est qu’elle entraîne de multiples fragmentations : celle de l’espace, avec des groupes armés contrôlant des checkpoints et ayant la mainmise sur de petits territoires qu’ils se disputent entre eux, et celle des marchés, avec des circuits d’échanges incluant des trafics divers et de la contrebande. Favorisées par la circulation des armes, ainsi que par la misère et les déplacements de population, les activités criminelles en tout genre prospèrent : kidnappings, rackets, trafics. Jabhat al-Nosra, le mouvement d’Ahmed al-Charaa devenu la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), en fait partie.














