Jusqu’en août 2023, vous avez dirigé le Centre de recherche français à Jérusalem. Israël traversait alors une crise importante avec des manifestations contre les réformes de Benyamin Netanyahou.
Quelles étaient, cet été-là, les priorités de la société israélienne ?
Quel regard était porté sur la situation à Gaza ?
À l’été 2023, Israël était obsédé par la réforme judiciaire : des cortèges hebdomadaires, des pilotes de chasse menaçant de suspendre leurs entraînements, les milieux high-tech inquiets pour l’État de droit… Au sein des rassemblements, la priorité partagée consistait à protéger la Cour suprême. Mais il y avait aussi des priorités divergentes, notamment le coût de la vie et du logement, qui s’est envolé depuis le choc libéral imposé par Benyamin Netanyahou, Premier ministre depuis 2009, à l’exception de la période entre juin 2021 et décembre 2022.
Quant à la bande de Gaza, elle restait pour tout le monde en arrière‑plan, traitée comme un dossier sécuritaire « de routine ». La plupart des débats se déroulaient en circuit fermé israélo‑israélien : on parlait de séparation des pouvoirs, de mobilisation citoyenne, mais presque jamais de l’impasse à Gaza et en Cisjordanie. Sur les campus universitaires et dans les hôpitaux, on percevait une énergie civique réelle, mais sans lien avec la politique à l’égard des Palestiniens. L’été 2023 permet de comprendre la sous‑estimation des signaux d’alerte venant de Gaza.
Rétrospectivement, cette dissociation est la clé de lecture de la crise qui suivra le 7 octobre 2023 : une démocratie interne fragilisée et une gestion de la question palestinienne sans horizon. On observait aussi une géographie sociale de la contestation : Tel-Aviv et Haïfa massivement mobilisées ; Jérusalem plus clivée ; les villes périphériques oscillant entre loyauté gouvernementale et inquiétude économique. Le discours national faisait coexister une rhétorique libérale (sauver l’économie, la science et l’armée face à une menace « illibérale ») et une rhétorique de sécurité qui, précisément, isolait Gaza des autres problématiques du pays : on pouvait continuer de « gérer le risque » en faisant confiance à la technologie et à l’armée.
Plus de deux ans après la tragédie, comment analysez-vous le choc des attentats du 7 octobre 2023 sur la société israélienne et ses différentes franges ?
Les attaques terroristes du 7 octobre 2023 ont fait près de 1 200 morts en Israël, en une seule journée. À l’échelle de la France, cela correspondrait à environ 10 000 victimes. Il faut partir de cette pesée quantitative vertigineuse pour mesurer l’ampleur du choc. Le 7 Octobre, c’est aussi un effondrement qualitatif : effet de surprise tactique, rupture de la barrière de sécurité, lenteur des réactions militaires, massacres et prises d’otages. Une « attaque low-tech » qui a renvoyé la high-tech israélienne à son aveuglement. Le 7 Octobre, c’est enfin, et surtout, une atteinte à la raison d’être du projet sioniste et à toute l’histoire de l’État d’Israël : la mise en sécurité des Juifs de la diaspora menacés par l’antisémitisme.
Dans ce cadre général, les couches sociales encaissent différemment : les kibboutzim laïcs dévastés, les centres métropolitains sidérés, la minorité palestinienne d’Israël soupçonnée. Le réflexe de cohésion immédiat se fait « par en bas » et coexiste avec une défiance envers l’exécutif. Des croyances structurantes vacillent, en particulier l’invulnérabilité technologique du renseignement israélien. La télévision en continu installe une permanence de l’émotion, que les réseaux sociaux contribuent à saturer encore davantage. Au sein des familles, on se heurte à une double injonction : honorer les morts, mais ne pas « fragiliser le front ». Le pays entre dans une économie morale du deuil qui rend l’examen critique délicat.














