Magazine Moyen-Orient

Regard de Vincent Lemire sur la société israélienne post-7 octobre 2023

L’effet n’est pas spectaculaire, mais il est cumulatif : protéger des personnes, fixer des preuves, freiner l’impunité. Dans une période d’usure et de répression policière intermittente, cette trame sociale réussit à maintenir un standard minimal d’État de droit. On y voit aussi l’usage des outils numériques : cartographies d’incidents, hotlines, bases de témoignages, protocoles de sécurité et recours aux avocats pour les bénévoles. La société civile fait ici office de sismographe, à basse intensité. On y retrouve aussi des collectifs de dialogue israélo‑palestinien (Parents Circle, Combatants for Peace), des plates-formes de mobilisation rapide (Zazim), des associations d’assistance juridique (HaMoked) et des réseaux d’enseignants et de soignants.

Les obstacles sont nombreux : brimades policières, arrestations, stigmatisation en ligne, financements instables. Malgré cela, la continuité de ces initiatives finit par créer un « effet mémoire » : pratiques, contacts, réseaux et savoir-faire se transmettent, d’une saison à l’autre, d’une région à l’autre, dans ce petit pays. À l’échelle locale, ces réseaux réussissent parfois à empêcher ou à freiner des escalades concrètes : un bus sécurisé pour une récolte, une caméra bien placée qui change le récit d’une scène d’affrontement et donc sa conclusion juridique.


Considérez-vous la démocratie israélienne comme menacée ?

La démocratie israélienne est sous tension structurelle : absence de Constitution, tentatives de subordination du pouvoir judiciaire, état d’exception prolongé, pouvoirs accrus de la police, fragilisation des médias publics, violences politiques pas ou peu sanctionnées, administration civile de Cisjordanie instrumentalisée au service de la colonisation, etc. La guerre a renforcé ces tendances structurelles en naturalisant l’urgence et en marginalisant le contrôle parlementaire.

Mais, dans le même temps, la société civile israélienne conserve des réflexes puissants : les tribunaux sont saisis, les journalistes d’investigation enquêtent, les mobilisations professionnelles se poursuivent sans relâche. Le risque tient à l’addition des menaces implicites et des attaques explicites : si l’exception devient la norme, les contre‑pouvoirs s’érodent, sans fracas. Les signaux faibles sont visibles, pour qui sait les percevoir : autocensure au sein des milieux « modérés », dissuasion des manifestations, pression sur les ONG, nominations partisanes. Il ne s’agit pas d’un effondrement, mais d’un glissement : la démocratie tient encore par ses pratiques effectives, de moins en moins par ses garanties.

Encore une fois, rappelons une donnée fondamentale : Israël est une démocratie sans Constitution. L’architecture des Lois fondamentales, empilées selon un équilibre fortuit et donc instable, rend possibles des révisions brutales. Israël est une démocratie paradoxale, une démocratie « à haute fréquence », à la fois intense et fragile, où chaque crise produit des coups de boutoir d’une violence peu commune.


Quelle est votre position sur la « solution à deux États » ? 
Comment imaginez-vous l’avenir proche de la bande de Gaza ?

Je défends le cadre des deux États dans une version réactualisée. Car, entre la Méditerranée et le Jourdain, vivent environ 15 millions d’individus : 7,5 millions de Palestiniens et 7,5 millions de Juifs israéliens, qui devraient bénéficier des mêmes droits humains. Toutes et tous ont droit à un État, c’est-à-dire à une protection, à une représentation politique et à un passeport.

À long terme, la base de cette solution est connue : la ligne de cessez-le-feu de 1949-1967 comme frontière, une souveraineté palestinienne réelle, Jérusalem comme capitale partagée mais non partitionnée, l’égalité de droits pour les minorités, des mécanismes confédéraux pour les sujets d’interdépendance (eau, énergie, mobilité, lieux saints). À court terme, et concernant Gaza, la feuille de route est également claire : cessez‑le‑feu durable, administration transitoire sous supervision internationale, reconstruction conditionnée, calendrier électoral palestinien crédible.

Ce qui pose un problème, c’est l’après, ce qui contribuera à relier (ou non) l’urgence du court terme et l’horizon du long terme : la réhabilitation d’institutions véritablement représentatives ; la possible libération de figures de rassemblement, comme Marwan Barghouti, incarcéré en Israël depuis 2002 ; la réintégration de certaines composantes de la branche politique du Hamas dans une Organisation de libération de la Palestine (OLP) reconfigurée ; des garanties de sécurité robustes et un mécanisme de désescalade régionale. Ce moyen terme tient en une formule, incontournable, mais plus simple à proférer qu’à réaliser : la souveraineté palestinienne n’est pas l’antonyme de la sécurité israélienne, elle en est la condition même.

Il faut continuer de marteler cette évidence en direction de l’opinion publique israélienne, sans angélisme ni moralisme comme cela a pu être le cas par le passé, mais à partir d’un pragmatisme pleinement endossé. Car, historiquement, on sait que la paix dure quand elle n’est plus un luxe ou un simple discours moral, mais quand les interdépendances et les difficultés sont assumées.

Entretien réalisé par Guillaume Fourmont (novembre 2025).

Légende de la photo en première page : Des Israéliens assistent avec soulagement à la libération des derniers otages retenus par le Hamas à Gaza, à Tel-Aviv, le 13 octobre 2025. © Xinhua/Jamal Awad

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°68, « France-Algérie : la grande déchirure », Janvier-Mars 2026.

À propos de l'auteur

Vincent Lemire

Historien, professeur à l’université Paris-Est/Gustave Eiffel ; auteur notamment de la bande dessinée Histoire de Jérusalem (avec Christophe Gaultier, Les Arènes, 2022) et de Israël/Palestine : Anatomie d’un conflit (avec Thomas Snégaroff, Les Arènes, 2024)

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