Magazine Moyen-Orient

Regard de Vincent Lemire sur la société israélienne post-7 octobre 2023

Leur force réside dans l’occupation méthodique des nœuds institutionnels (police, administration civile en Cisjordanie), dans l’usage intensif des médias sociaux, et dans un langage qui moralise le conflit pour mieux le dépolitiser. Ils prospèrent sur l’épuisement de la gauche et du centre, sur l’angoisse post‑7 Octobre et sur l’idée qu’aucun compromis n’est possible. Leur base électorale exprime aussi un fort ressentiment anti‑élites : le sentiment d’avoir payé le prix des guerres sans reconnaissance, et d’être regardé de haut par les centres métropolitains. Cette fracture symbolique nourrit une loyauté durable envers ces leaders mal éduqués et provocateurs. Le « modèle Donald Trump » n’est pas loin.


De quelle façon le 7 octobre 2023 a-t-il participé à diviser la société israélienne ? En parler semble être devenu tabou, y compris au sein d’une même famille…

Le 7 Octobre a déplacé des failles anciennes et a durci certaines fractures : centre/périphérie, laïcs/religieux, ashkénazes/mizrahim, Juifs/Arabes. Dans l’intimité des liens familiaux ou amicaux, le débat est devenu piégé : un mot de trop expose à l’accusation de « trahison » ou d’« aveuglement ». Dans les écoles et les universités, l’autocensure a progressé : je m’en suis rendu compte en participant à un colloque à l’université hébraïque de Jérusalem, en mars 2025 ; on parlait de tout sauf de « ça ». Dans les médias mainstream, la hiérarchie des sujets s’est resserrée autour des thèmes sécuritaires. Ajoutons à cela l’algorithmique : les fils d’actualité enferment chacun dans sa propre bulle cognitive, dans son propre ­corridor ­d’indignation.

Résultat : un monde social hypersegmenté, des passerelles plus rares, une sociabilité politique rythmée par les sirènes d’alarme. Une société en état d’hypervigilance, en crise de nerfs continue, qui peine à transformer l’émotion spontanée en délibération politique. Cette segmentation sociale a aussi une dimension spatiale : villes mixtes surveillant leurs points de friction ; implantations renforçant leur sécurité ; centres urbains soumis à une vie publique intermittente ; frontière nord épaissie sur des dizaines de kilomètres, avec des milliers de réfugiés de l’intérieur, des abris, des alertes, des checkpoints internes. En bref : un pays en miettes.


Quelles sont les voix dissidentes au sein de la classe politique et de l’armée appelant à l’arrêt définitif des hostilités ? D’anciens ministres et de hauts gradés militaires se sont exprimés… Leurs voix sont-elles audibles ?

Des voix dissidentes existent : anciens chefs des services de renseignements, ex‑généraux, anciens ministres, juges à la retraite, associations de familles d’otages. Leurs messages n’étaient pas uniformes, mais ils convergeaient sur deux points : limiter l’extension du conflit et négocier prioritairement pour les otages. Leur audibilité a fluctué avec l’intensité de l’action militaire : plus les frontières terrestres ou aériennes s’embrasaient, plus elles paraissaient dissonantes ; plus la guerre ou les guerres s’enlisaient, plus elles gagnaient en légitimité.

Ces voix ont également subi des contraintes concrètes : règles policières sur les rassemblements, climat médiatique hostile, stigmatisation en ligne. Mais elles ont continué d’agir, par le biais de rapports, de lettres ouvertes, de plaidoiries, d’enquêtes parlementaires embryonnaires. Non pas en tant que contre‑société, mais en tant que contre‑expertise, qui a tenté de travailler l’opinion par infusion et par capillarité. Quand ces acteurs ont réussi à se coordonner avec les familles d’otages, leur légitimité a augmenté : dans ce contexte hypersensible, l’éthique des victimes a pu devenir un opérateur politique, ­difficile à discréditer.


Comment la société civile israélienne en faveur de la paix se mobilise-t-elle contre la violence du gouvernement et des colons ?

Sur le terrain, la société civile qui lutte en faveur d’une véritable paix juste et durable déploie toute une palette d’actions : escortes de fermiers palestiniens pendant les récoltes d’olives, documentation d’attaques, dépôts de plainte, pétitions, contentieux contre les colonies et les avant‑postes illégaux, veilles ­judéo‑arabes dans les villes mixtes, cérémonies de deuil partagé, etc. Des ONG solides (B’Tselem, Yesh Din, Ir Amim, Rabbis for ­Human Rights) croisent ponctuellement des mouvements plus larges comme Standing Together ou Women Wage Peace. Elles ne parlent pas forcément la même langue politique, mais elles additionnent des compétences : juristes, journalistes, travailleurs sociaux, élus locaux, volontaires.

À propos de l'auteur

Vincent Lemire

Historien, professeur à l’université Paris-Est/Gustave Eiffel ; auteur notamment de la bande dessinée Histoire de Jérusalem (avec Christophe Gaultier, Les Arènes, 2022) et de Israël/Palestine : Anatomie d’un conflit (avec Thomas Snégaroff, Les Arènes, 2024)

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