D’abord articulée autour de missions de sabotage et d’espionnage, la cyberarmée iranienne est passée du piratage rudimentaire à une guerre cognitive mondiale sophistiquée. En s’appuyant sur ses alliés et l’intelligence artificielle (IA), elle s’impose désormais comme une arme de dissuasion face à l’Occident, permettant à Téhéran de projeter sa puissance sans confrontation directe.
Créée en 2005, la cyberarmée iranienne constitue un pilier central de la stratégie asymétrique de Téhéran. Initialement limitée à des opérations de cyberguérilla et de piratage, elle s’est rapidement structurée et professionnalisée, intégrant sabotage, espionnage et guerre cognitive. Inspirée par les méthodes de la Russie et de la Chine, elle vise à renforcer la survie du régime, sa légitimité et son influence régionale et mondiale, tout en exploitant les réseaux sociaux pour diffuser propagande et désinformation via des faux comptes et des contenus manipulés.
L’Iran mobilise également des acteurs tiers, comme la cyberarmée du Hezbollah (CAH), pour étendre sa cyberinfluence. Celle-ci combine formation de militants, campagnes de désinformation et utilisation de médias en ligne pour promouvoir la cause iranienne et anti-israélienne, notamment lors du conflit à Gaza en 2023 et lors de la guerre des Douze Jours à l’été 2025, où des avatars IA ont servi à diffuser de faux reportages. Les opérations visent à manipuler l’opinion internationale, à déstabiliser les adversaires et à accentuer les fractures internes dans les démocraties occidentales, notamment aux États-Unis et en Europe. Partiellement décentralisée et hybride, la cyberstratégie iranienne est créative et adaptable, permettant à Téhéran de projeter sa puissance sans confrontation directe, tout en constituant un défi croissant pour les puissances occidentales face à l’expansion d’une influence numérique sophistiquée et globale.
De la cyberguérilla à la guerre cognitive
La cyberarmée iranienne est créée parallèlement à la doctrine de Mosaic Warfare (défense ou guerre mosaïque), conçue pour compenser le déséquilibre des forces par des moyens asymétriques. Initialement réduite à une cellule rudimentaire de piratage et de cyberguérilla, elle se structure rapidement, élargissant ses capacités et son rôle dans la stratégie militaire, le renseignement et la guerre cognitive de la République islamique.
En 2010, l’opération « Stuxnet » constitue un véritable catalyseur : les pasdarans (corps des Gardiens de la révolution islamique — CGRI) modernisent leurs infrastructures et recrutent des spécialistes. Dès 2012, les attaques attribuées à l’Iran se multiplient, souvent limitées à la défiguration de sites web, dont celui de Twitter (renommé X en 2023). Des groupes de hackers, comme Parastoo et Glaive de la Justice, sont soupçonnés de cibler le serveur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ou d’utiliser le malware Shamoon. Parallèlement, les printemps arabes, la guerre civile syrienne et la lutte contre Daech accélèrent la montée en compétences de ces opérations.
D’abord articulée autour de missions de sabotage et d’espionnage, la cyberarmée iranienne se mue en unité d’influence en prenant l’habitude d’idéologiser et de revendiquer systématiquement ses attaques. Dans le même temps, ses actions deviennent de plus en plus sophistiquées, si bien que, dès 2013, les pasdarans se proclament quatrième puissance cyber mondiale, un constat confirmé par un institut israélien (1). Durant les années 2010, leurs compétences en sabotage et en influence convergent : en 2018, FireEye et Fortinet identifient plusieurs entités iraniennes — notamment l’APT35 (Advanced Persistent Threat, « menace persistante avancée »), également connu sous le nom de Charming Kitten —, actives dans l’utilisation massive de faux comptes sur les réseaux sociaux, pratique progressivement généralisée sur Twitter/X et Facebook. Au début des années 2020, l’Iran est reconnu comme « l’un des acteurs en ligne les plus sophistiqués et redoutés » (2). En 2022, les chercheurs suisses Myriam Dunn Cavelty et Andreas Wenger considèrent la cyberarmée du CGRI comme un acteur central des activités d’influence cybernétique.














