En Haïti, c’est une guerre qui se joue. Une guerre entre des criminels qui veulent imposer la violence comme ordre social et une population désarmée qui lutte pour préserver la dignité humaine et la liberté. La riposte doit être ferme et résolue. » Tels sont les mots employés par Laurent Saint-Cyr, à la tête du Conseil présidentiel de Transition, lors de son allocution officielle devant l’Assemblée générale de l’ONU le 25 septembre 2025.
Au cœur d’une crise multidimensionnelle
De fait, depuis bientôt une décennie, Haïti est en proie à une crise multidimensionnelle (humanitaire, politique, économique et sécuritaire) hors de contrôle. Selon le Comité des droits de l’homme de l’ONU, la crise en Haïti a fait depuis 2022 plus de 16 000 victimes parmi la population ; pas moins de 1,4 million de personnes ont été contraintes de fuir leur foyer, dont la moitié sont des enfants ; près de 5,7 millions de personnes se trouvent plongées dans une situation d’insécurité alimentaire aiguë ; outre la famine, le choléra a fait sa réapparition alors que le système de santé est réduit à néant. Cette situation catastrophique est encore aggravée par la politique migratoire menée par la République dominicaine voisine qui renvoie en moyenne chaque mois plus de 30 000 Haïtiens dans leur pays d’origine, incapable de les accueillir.
Première république indépendante du continent sud-américain en 1804, Haïti a connu deux siècles d’une histoire tourmentée faite d’une succession de coups d’État, de dictatures et d’occupations étrangères. La crise actuelle qui frappe le pays sous le regard souvent ambigu, parfois même distant, de la communauté internationale, n’en est que l’épisode le plus récent. Haïti ne s’est jamais vraiment remis du puissant séisme de 2010 qui avait fait plus de 200 000 victimes et mis en lumière les fragilités de ce pays aux multiples vulnérabilités, encore récemment rappelées par les dégâts causés par l’ouragan Melissa. Depuis lors, aux lenteurs de la reconstruction se sont ajoutés le spectacle du délitement de l’État et la violence permanente des gangs.
L’emprise croissante des gangs
Ces derniers, lointains héritiers des « Tontons Macoutes » du dictateur François Duvalier, font régner leur loi et la terreur sur plus de 85 % du territoire de la capitale, Port-au-Prince. Ils étendent désormais leur emprise sur les régions agricoles environnantes, comme l’Artibonite et le département de l’Ouest. Enlèvements, viols, extorsions, massacres et trafics en tout genre sont le quotidien de la population haïtienne. Le département d’État américain a placé certains de ces groupes sur la liste des organisations terroristes étrangères et les têtes de leurs chefs ont été mises à prix : le FBI propose 5 millions de dollars US pour toute information aboutissant à l’arrestation du célèbre Jimmy Chérizier, dit « Barbecue », surnom hérité du sort qu’il réserve à ses victimes torturées. Mais lorsque l’un d’eux est éliminé, un terrible cycle de représailles s’engage alors. Les 11 et 12 septembre 2025, à la suite de la mort d’un chef de gang tué par la Police Nationale d’Haïti (PNH), la coalition criminelle Viv Ansanm a perpétré un véritable massacre dans le tranquille village de pêcheurs de Labodrie, assassinant plus de 40 personnes, dont des femmes et des enfants.
Ces gangs profitent du vide laissé par des pouvoirs publics inexistants et illégitimes : il n’y a pas eu d’élections en Haïti depuis 2016 et plus aucun président élu à la tête du pays depuis l’assassinat de Jovenel Moïse dans sa résidence privée, en juillet 2021. Depuis lors, une succession de gouvernements de transition tentent d’incarner l’État et de remettre le pays sur la voie de la démocratie. Les ambitions des uns et des autres, l’incapacité à recouvrer les impôts, une corruption endémique constituent autant d’obstacles au rétablissement d’un ordre institutionnel. La nécessaire réforme constitutionnelle et les indispensables élections ont systématiquement été repoussées et sont toujours conditionnées à une amélioration durable de la sécurité.
De fait, les efforts désespérés pour reprendre le contrôle du pays menés par la PNH, secondée par les quelque 1000 hommes (sur les 2500 programmés) de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS), sont restés vains malgré les nombreux dons de matériel (véhicules blindés, armes, munitions) en provenance des États-Unis, du Canada ou de la France. Créée en octobre 2023 par une décision du Conseil de sécurité de l’ONU et placée sous la direction du Kenya, la MMAS a systématiquement été confrontée à des problèmes d’effectifs, de leadership et de financement ; dans ces conditions, et malgré plusieurs victimes dans ses rangs, cette force internationale supplétive de la PNH n’a pas réussi à inverser le rapport de force avec les gangs.
Toutefois, ces actions, à défaut de mettre fin au chaos, ont au moins réussi à endiguer l’avancée des gangs et ainsi éviter pour le moment l’effondrement total des institutions haïtiennes. Pour ce faire, les gouvernements successifs ont engagé une modernisation des méthodes de la PNH ainsi qu’une politique de recrutement et de formation des Forces Armées d’Haïti (FAdH). Pourtant, les résultats restent limités et la situation demeure plus fragile que jamais. Si l’utilisation de drones pour éliminer les chefs de gangs a connu certaines réussites, elle soulève de sérieuses interrogations quant à son cadre légal et ne fait pas l’unanimité au sein de la population qui dénonce les dégâts collatéraux : les frappes de drones ont fait 559 victimes civiles dont 11 enfants depuis mars 2025.














