Confronté à la guerre, le continent européen est malgré lui en première ligne d’un bouleversement des technologies d’armement marqué par la robotisation du champ de bataille. Or, comment établir une base d’innovation et de production aussi solide que pérenne quand on ne bénéficie, ni des budgets du Pentagone, ni des levées de fonds de la Silicon Valley ? Toutefois un modèle européen de la DefTech pourrait se dessiner.
Dans un article du média The Atlantic consacré à son entreprise et publié le 27 mars(1), Armin Papperger, PDG du géant allemand Rheinmetall, compare la production ukrainienne de drones à des « Lego » assemblés par des « ménagères qui ont des imprimantes 3D dans leur cuisine (…) Ils n’ont pas réalisé de percée technologique majeure. Ils innovent avec leurs petits drones et s’exclament : « Waouh ! » Tant mieux. Mais ce n’est pas la technologie de Lockheed Martin, General Dynamics ou Rheinmetall ».
Des propos polémiques, voire outranciers, qui provoqueront un incident diplomatique et nécessiteront que le groupe industriel publie un communiqué démentant toute volonté de moquer la mobilisation des Ukrainiens. Cette sortie n’en est pas moins symptomatique du haut potentiel de mécompréhension qui règne en Europe, entre des industriels historiques ayant bâti leur modèle en stricte réponse à la demande étatique dans un contexte « temps de paix », et une multitude de nouveaux entrants venus du monde de l’innovation, prêts à répondre à des besoins matériels redéfinis lors des différentes phases du plus grand conflit armé qu’aura connu le continent depuis la Deuxième Guerre mondiale.
Loin de la Silicon Valley, les impératifs de la guerre
Drones de combat pour l’US Air Force, USV (Unmanned surface vessel) pour la Royal Australian Navy… des succès très médiatisés qui font oublier que la très emblématique Defense Tech américaine Anduril fut présente en Ukraine avec ses drones Ghost et Altius dès les premières semaines de l’invasion russe à l’hiver 2022. Sur le terrain, l’entreprise entendait mettre à l’épreuve ses matériels et surtout sa méthode itérative de développement (allant jusqu’à revendiquer des mises à jour quasi‑journalières) sur un théâtre aux contraintes infernales. En 2025, incapable de suivre la cadence imposée à ses systèmes par la guerre électronique, Anduril, comme d’autres sociétés occidentales, avait quitté l’Ukraine.
Avec Palantir, Saronic ou Shield AI, Anduril fait pourtant partie de ces nombreuses « Tech » nées dans la Silicon Valley dont l’activité est désormais scrutée avec soin, et ce bien au‑delà des cercles stratégiques, tant elles incarnent au travers de ce phénomène de fond qu’est la « New Defence » (en référence au modèle disruptif du New Space) ce qui serait devenu la nouvelle manière de faire la guerre, à grand renfort d’algorithmes et d’intelligences artificielles pour la planification et de systèmes autonomes pour l’exécution des opérations. La façade est celle d’une motivation plus profonde visant à réformer les politiques d’acquisitions de défense aux États‑Unis, tout comme SpaceX les a bouleversées dans le spatial. Les DefTech entendent appliquer les mêmes recettes sur le marché occidental de l’armement, et bousculer les majors du « Big Five », grâce à des stratégies d’innovation volontaristes prônant la culture du risque, des méthodes de développement itératif, une production verticalement intégrée, ainsi qu’un catalogue – prétendument – low cost.
En Europe, le phénomène est tout à fait mimétique, bien qu’incomparable en termes de capacités de financement privé : tandis que la DefTech américaine levait 14,2 milliards de dollars en 2025, soit un triplement par rapport à l’exercice précédent, l’Europe ne plafonnait qu’à 2,48 milliards. Une hausse de 38 % tout de même, pour une année record.
Autre différence, sur un plan plus politique cette fois : malgré les positionnements marketing et les manifestes souvent publiés en accès libre, via des blogs ou la presse(2), les start‑ups européennes sont loin d’avoir acquis le réseau d’influence qu’ont pu bâtir les DefTech à Washington, en particulier depuis la seconde élection de Donald Trump, ce qui se traduira rapidement par des législations ultra‑favorables aux ruptures, et l’infiltration de cadres d’entreprises jusqu’au sein du Pentagone. En comparaison, les Européens manquent ostensiblement de ce levier décisif que représenterait une politique publique d’acquisition massivement dédiée à l’innovation.














