Les systèmes hypersoniques sont d’abord un enjeu de crédibilité en matière de dissuasion nucléaire, en particulier dans un contexte de prolifération des défenses antimissiles. Dissuasion mise à part, l’hypersonique est aussi – et peut-être même surtout – un enjeu de premier plan pour le combat conventionnel, qu’il s’agisse de frappe terrestre dans la profondeur ou de lutte antinavire. Là aussi, il s’agit de contrer les systèmes antimissiles suivant une logique visant d’abord leur destruction afin d’ouvrir la voie aux engins balistiques et de croisière classiques… et moins coûteux.
Si nous sommes revenus à plusieurs reprises sur les systèmes hypersoniques dans DSI (1), il faut aussi constater que plusieurs inconnues perdurent. D’abord, sur la prolifération des engins, qu’il s’agisse de planeurs ou de missiles de croisière (voir encadré p. 75). A priori, le nombre de pays capables de concevoir et d’utiliser des systèmes hypersoniques ne devrait pas évoluer. Il faut en effet disposer d’une base technologique solide et de capacités de modélisation de vols complexes qui induisent de fortes contraintes dynamiques et thermiques sur les systèmes et sur l’avionique embarquée. Par ailleurs, d’un point de vue opérationnel, disposer des engins ne suffit pas dès lors que les portées sont longues : il faut également une trame de ciblage adéquate. L’inconnue réside ici dans la vente ou la cession de ces systèmes, sachant que plusieurs des membres du « club hypersonique » sont des puissances révisionnistes – Chine, Russie, Corée du Nord – qui pourraient être tentées d’exporter des matériels ou des technologies. Comparativement, le deuxième pilier de l’alliance AUKUS a une dimension hypersonique, impliquant des transferts de technologies notamment vers l’Australie et le Royaume‑Uni.
Ensuite, sur la pertinence opérationnelle à long terme de systèmes dont le développement est coûteux, ce qui vaut en particulier pour les planeurs. Les progrès de l’intelligence artificielle et des systèmes de traitement de données permettent de tirer de meilleures performances des radars, avec pour effet un calcul de solutions de tir prenant mieux en compte l’imprévisibilité – certes relative – des trajectoires des systèmes (2). Aux États-Unis ou en Europe, les travaux sur des systèmes contre-hypersoniques sont ainsi déjà lancés. On peut ajouter que l’expérience de la guerre d’Ukraine démontre au moins une aptitude des missiles PAC‑3MSE à intercepter des Kinzhal – dont le caractère hypersonique est discutable – et, surtout, des Zircon.
Enfin se pose la question du déploiement effectif de systèmes hypersoniques ailleurs que dans les États révisionnistes déjà cités. Or les programmes hypersoniques ont connu nombre de vicissitudes dans plusieurs pays. En France, le missile de croisière à charge nucléaire AS4NG n’est pas attendu avant 2035, tandis que le planeur VMAX‑2, successeur du démonstrateur de planeur hypersonique devant permettre la poursuite des essais, devait voler en 2024 ou en 2025. Outre son retard, on ne sait pas encore s’il débouchera sur un planeur opérationnel dont devraient être dotés les missiles M51. Le développement le plus intéressant est sans doute le missile balistique tactique, mal nommé dès lors que sa portée dépasserait 1 000 km. L’engin sur lequel travaille ArianeGroup pourrait équiper plusieurs armées européennes et serait le premier système français conventionnel. Ses maquettes montrent une structure laissant envisager une telle capacité.
Le Royaume-Uni, quant à lui, cherche à accélérer le développement d’un système souverain opérationnel d’ici à 2030 – il était initialement question de 2023. En 2022, lors du lancement du programme HVX (Hypersonic vehicle experimental), la priorité était de disposer d’un missile de croisière. Le Royaume-Uni compte, pour ses efforts, sur le deuxième pilier de l’alliance AUKUS, tout en accordant, en février 2026, 12 millions de livres à Amentum ; en sachant qu’un milliard de livres était affecté au programme sur une durée de sept ans. L’objectif de disposer d’un système opérationnel d’ici à quelques années paraît difficilement atteignable. De son côté, sans recevoir d’appui étatique, la firme anglo – allemande Hypersonica a procédé au premier essai d’un démonstrateur de petite taille qui a volé sur 300 km, et entend disposer d’un système opérationnel d’ici à 2029. Reste qu’il doit encore être développé et militarisé…














