Nombre de biographies des tankistes allemands de la Deuxième Guerre mondiale soulignent de manière régulière la qualité, la précision et l’efficacité des artilleurs russes… les équipages allemands les tenant en beaucoup plus haute estime que les tankistes soviétiques. Tenant une place à part dans l’histoire et la psyché soviétique, l’artillerie a longtemps été considérée comme étant le « dieu de la guerre » en URSS. Rustiques, produits en masse, simples à mettre en œuvre (1) tout en offrant un volume de feu massif (mais peu précis), les lance‑roquettes multiples BM‑8, BM‑13 et BM‑31 sont entrés dans l’Histoire sous les noms « d’orgues de Staline » ou « Katiouchas ».
Les lance‑roquettes multiples (RSZO(2) dans la nomenclature soviéto‑russe) alignés actuellement par les forces terrestres russes (VS) sont les lointains héritiers des Katiouchas dont ils reprennent une bonne partie des bases conceptuelles dans leur doctrine d’emploi : recours à un volume de feu massif en vue de saturer la zone ciblée ; bonne mobilité tous terrains ; « relative » simplicité dans la mise en œuvre des équipements permettant de fonctionner dans tous les types d’environnements. Les lance‑roquettes multiples en service forment un triptyque composé des 9K51 Grad (122 mm), 9K57 Uragan (220 mm) et 9K58 Smerch (300 mm) qui approchent et/ou dépassent les quarante années de carrière. Un début de modernisation a été engagé dès 2012 avec le programme Tornado (décliné en Tornado‑G(3) pour les 122 mm et Tornado‑S(4) pour les 300 mm) incluant également le développement de nouvelles munitions. Néanmoins ce programme est incomplet : héritées de l’époque soviétique étant toujours présentes. On pourrait également parler de la famille des TOS‑1 (et variantes), ces « lance‑flammes lourds » qui occupent une niche spécifique – principalement le tir de roquettes thermobariques sur des objectifs fortifiés – et n’existent qu’en nombre (trop) réduit pour avoir un impact réellement significatif.
La généralisation des drones sur le champ de bataille, les lourdes pertes enregistrées durant les premiers mois des combats et enfin l’arrivée de matériels occidentaux (aux performances nettement supérieures) ont mis en avant le déficit de performances (portée et précision), de modularité (calibre des roquettes) et de mobilité des matériels russes par rapport à leurs équivalents occidentaux contemporains. Autre problématique découlant directement de l’emploi des drones : toute tentative de concentration d’unités d’artillerie en vue de générer des volumes élevés de feu va invariablement se transformer en « open bar » pour les opérateurs de drones. Même avec des équipements de lutte anti‑drones à disposition, protéger des concentrations de véhicules de ce gabarit relève de la gageure.
Les responsables russes vont faire feu de tout bois pour apporter rapidement des solutions et, par la même occasion, remettre leur artillerie à niveau, dans un contexte où ils doivent également compenser une attrition élevée. Même si certaines solutions apportées sont critiquables, notamment suite aux choix techniques posés qui découlent – pour partie – des limitations industrielles russes ainsi que du besoin de produire rapidement pour compenser les pertes, il est à noter que les travaux en cours portent en priorité sur trois axes : la mobilité, la portée de tir et dans une moindre mesure la protection.
Les évolutions des lance‑roquettes multiples russes depuis la chute de l’URSS peuvent se subdiviser en trois « périodes » : l’effondrement post‑soviétique (1991‑2010), le timide réveil (2010‑2020) et enfin la guerre ukrainienne et la réaction concomitante (2022‑202x). Vu l’impossibilité de traiter l’ensemble des événements de manière exhaustive dans un cadre aussi restreint, un rapide passage sera fait sur les deux premières périodes tandis que l’accent sera mis sur la période post‑2022.
De 1991 à 2022
Doux euphémisme, l’effondrement de l’URSS a été un cataclysme sans nom pour ses forces armées : disparition d’unités, abandon des programmes de recherche, destruction de l’outil de production ainsi que des bureaux d’études et enfin destruction des moyens techniques et du capital humain de la structure logistique de maintien en condition opérationnelle. Sur une période d’un peu moins de vingt ans, les forces armées russes vont accumuler un retard technologique massif : ses capacités techniques n’évoluant que peu ou prou alors que la démocratisation et la généralisation de l’informatique ouvraient des possibilités considérables pour les équipements militaires. Même si les discussions doctrinales et opérationnelles liées aux forces armées se poursuivent, les recommandations ne sont en général pas suivies d’effets par manque de moyens financiers et techniques.
Le retour des budgets d’équipements et de modernisation dès le milieu des années 2000 va voir nombre de projets ressortis du frigo, remis au goût du jour et connaissant un début d’exécution. Plus spécifiquement en ce qui concerne les lance‑roquettes multiples, c’est le cas du programme Tornado développé par NPO Splav et Motovilikha : le 9K51M Tornado‑G doit prendre la relève des 9K51 Grad (122 mm), tandis que le 9K515 Tornado‑S vient prendre la relève des 9K58 Smerch (300 mm). Entrée en service dès 2013, cette famille reprend les bases techniques des deux plates‑formes (châssis, motorisation, tubes) tout en y adjoignant un système de guidage par GPS/Glonass ainsi qu’un nouveau système de tir automatisé en vue de l’accroissement de la précision et de la réactivité de l’ensemble. En outre, les travaux visant à établir un système de reconnaissance et de tir, le ROS(5), vont se concrétiser dès 2017, intégrant notamment les drones Orlan‑10 pour assurer l’éclairage des cibles ainsi que la transmission des coordonnées de tir aux lanceurs. Le programme Tornado comprend à la fois la production de véhicules neufs ainsi que la revalorisation de véhicules existants portés à ce standard. Il est donc difficile d’avoir une vue précise des nombres précis d’unités en service, les livraisons débutant en 2017.














