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Faut-il réinventer la diplomatie ?

Or, cette approche européenne de l’« étaticité », pour reprendre l’expression de Sylvain Kahn, est métamoderne. Elle prend congé de la vision de Jean Bodin de la souveraineté, selon laquelle celle-ci « est la puissance absolue et perpétuelle d’une République (…) limitée ni en puissance, ni en charge, ni en temps ». La souveraineté métamoderne repose sur les grands luminaires de la personne et de la communauté, de la justice et de la vérité. Elle implique un méta-État dont la spécificité est de mutualiser, selon les degrés de confiance existants, les moyens de la puissance et un certain nombre de compétences des différents États qui lui sont affiliés.

Plus encore que le présentisme, le principal problème de la conscience postmoderne de nombre de diplomates et de politiques est le pseudoréalisme. Cette vision du monde, héritée de Machiavel et de Hobbes, et poursuivie au XXe siècle par certains diplomates comme Henry Kissinger et Hubert Védrine, pose problème. Dans mon livre Pour sortir de la guerre, je dresse le portrait de toute une série d’acteurs se prétendant réalistes, qui n’ont en réalité que favorisé des politiques d’apaisement à l’égard de la Russie, et donc encouragé les appétits expansionnistes de cette puissance néo-impériale.

Le « réalisme » revendiqué par la diplomatie moderne est une forme de positivisme et au bout du compte une forme de lâcheté. Ce pseudoréalisme ne prend en considération que les rapports de force militaires et non pas les rapports de force théologico-politiques. Il y a quatre catégories de pseudoréalistes :

• les amnésiques, comme Edgar Morin par exemple, qui souhaite un partage de l’Ukraine pour mettre fin à la guerre, mais qui oublie que la Seconde Guerre mondiale, dont le retour lui fait si peur, est venue de la volonté des nazis de partager la Pologne ;

• les fatalistes, comme l’ancien patron de la CIA William Burns, considèrent par exemple que les Russes n’aiment pas la démocratie, et donc que la Russie restera toujours une dictature ;

• les relativistes, comme le diplomate Gérard Araud, considèrent que « la guerre en Ukraine » est une guerre locale et donc très relative à l’égard des enjeux globaux. Ils ne voient pas par exemple que le blocus alimentaire instauré par la Russie touche autant l’Asie que l’Afrique ;

• les équilibristes expliquent, comme au Vatican à l’époque du pape François, qu’il n’y a pas en Ukraine d’agresseur et d’agressé, que la nuit tous les chats sont gris, que la diplomatie vaticane ne peut faire cause commune avec l’une des parties en conflit. Mais le pape Léon a montré quant à lui que la politique de l’administration de Donald Trump en Iran était bien belliciste et condamnée par l’évangile.

Ainsi, les négociations diplomatiques ne peuvent être efficaces et rapides que s’il existe un horizon métaphysique partagé, basé sur le sens éthique de la vérité et de la justice.

En parallèle, face à des sociétés de plus en plus polarisées, est-ce que la capacité à trouver un compromis — l’un des instruments de base du diplomate — est encore possible ? Est-ce d’ailleurs encore nécessaire de chercher un compromis pour faire de la diplomatie aujourd’hui ?

Plus que jamais, le consensus différencié obtenu à travers le dialogue et l’établissement d’un juste rapport de force est l’outil indispensable à la diplomatie. Pour l’ambassadeur belge Thomas Antoine, le défi de tout diplomate est de fonder une paix durable, donc juste. Pour ce faire, il lui faudra s’appuyer sur une vision du monde en tension, concilier des volontés opposées, des narratifs divergents, des passés douloureux. Il existe en effet une tension entre l’Inconditionnel moral et le Conditionnel diplomatique.

À propos de l'auteur

Antoine Arjakovsky

Directeur de recherche au Collège des Bernardins, docteur en histoire et auteur d’une vingtaine d’ouvrages parmi lesquels Qu’est-ce que la science morale et politique ? (Cerf, 2025) et Pour sortir de la guerre (Desclée De Brouwer, 2023).

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