Depuis quelques temps, et en particulier depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, on assiste à un retour de la force aux dépens du droit international. Vous soulignez que la diplomatie actuelle, héritée des traités de Westphalie et du droit international classique, est à bout de souffle. L’incapacité des institutions internationales à stopper les conflits actuels est-elle le signe d’une faillite philosophique ou purement politique ?
A. Arjakovsky : Il y a une faillite philosophique et politique, indissociables l’une de l’autre, des institutions internationales. Il suffit de constater l’état de déliquescence de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) ou encore du Conseil de sécurité des Nations Unies. Pas besoin d’être grand clerc pour constater que l’ordre construit par les grandes puissances de 1945 est fragilisé de tous côtés.
C’est donc le bon moment pour proposer une approche philosophique plus distancée à l’égard de notre époque, que je qualifie de postmoderne. Sommairement, on peut dire que la modernité a été marquée depuis le traité de Westphalie par l’affirmation des États-nations souverains. Elle a abouti à trois guerres mondiales (1914-18 ; 1939-45 ; 1948-91). La postmodernité quant à elle est marquée après 1945 par une critique radicale de l’État tout puissant et neutre éthiquement, tel qu’il avait été défini par Hegel. Elle a promu à l’inverse, comme chez Édouard Glissant, le projet d’États solidaires — plus que solitaires —, moins souverains et donc postcoloniaux. Mais le risque de cette pensée de l’altérité est qu’elle ne dispose pas d’un corps métaphysique suffisamment unifié pour produire des vertus capables de s’opposer à la soif de puissance des visions unitaires du monde.
Conscient du danger, René Cassin avait tenté en 1948 de redonner, avec la Déclaration universelle des droits de l’homme, une base métaphysique au droit international en s’appuyant sur la notion de personne et sur sa dignité inaliénable. Mais comme il l’a reconnu plus tard, son projet personnaliste de troisième voie, fondé sur les droits de l’homme, qui refusait de tout céder aux injonctions de l’individu (comme le souhaitaient les juristes américains) comme à celles de la communauté (comme le voulaient les juristes soviétiques), a rapidement été marginalisé par les États modernes. Il était inéluctable dès lors que certains États cherchent à dévaloriser le droit international, entrainant les relations internationales vers une situation de désordre croissant. Sans universel commun, les États ne disposent plus que de la force armée pour asseoir leur soif de souveraineté absolue.
C’est pourquoi il faut s’interroger aujourd’hui sur le concept de force. La force authentique consiste-t-elle à bombarder des villes pour ne plus en laisser une seule pierre comme à Bakhmout [en Ukraine], ou à menacer de détruire une civilisation en une seule nuit ? Ou réside-t-elle plutôt en la capacité à construire, à édifier, à favoriser des sociétés harmonieuses sur le long terme, ce qui fait appel en premier lieu aux vertus du courage, de la prudence ou de l’honnêteté, qui se nourrissent elles-mêmes d’une vision métaphysique du monde ? La vraie force est-elle immédiatement visible, comme par exemple le nombre de chars ou de têtes nucléaires dont dispose un pays ? Ou est-elle d’ordre immatériel, invisible au premier regard ? La métaphysique répond que la force authentique repose sur le sens de la justice, sur la capacité à discerner. Les grandes traditions métaphysiques ont posé le sens de la sagesse et de la vertu comme étant les plus grandes forces des souverains. Il suffit de mentionner Les Entretiens de Confucius ou le Livre de la Sagesse dans la Bible.
Dans le cas de l’Ukraine, on a assisté à intervalles réguliers à un empressement américain à trouver une paix sans prendre le temps de bien négocier les conditions de la paix. Dans un monde où tout doit aller vite, où les gens ne savent plus attendre, est-ce qu’il est encore possible de trouver le temps long nécessaire aux négociations diplomatiques pour trouver la paix ?
Il est bien vrai que la temporalité postmoderne, que François Hartog désigne par le terme de « présentisme », empêche de prendre en considération toute expérience stratégique et toute anticipation tactique. Il suffit de regarder les chaines d’information continue pour comprendre que les médias, tout comme le personnel politique, sont hypnotisés par le court terme et par le buzz et délaissent et la vérité et les courants de fond qui traversent les sociétés.
Parfois, certains diplomates prennent le temps de faire un pas de côté, comme Philippe Étienne dans son livre Le Sherpa (Tallandier, 2026). L’homme qui fut le conseiller diplomatique du président Macron, et qui aujourd’hui préside le Forum de la paix de Paris, aboutit à la conclusion que, au XXIe siècle, la vision strictement nationale de la souveraineté est défunte. Seule une approche européenne de la souveraineté permettrait à la France de rester souveraine.














