La structure même des frappes a montré une densification, avec la recherche d’une saturation de la défense par un usage massif d’OWA-UAV (One-way attack – Unmanned air vehicles) Shahed/Geran imposant d’opérer une discrimination avec les missiles de croisière Kh‑101 et les missiles balistiques Iskander et KN‑23. Rien qu’en octobre 2025, cela a représenté 5 300 Shahed/Geran, 74 missiles de croisière et 148 missiles balistiques (6) – ces deux dernières catégories étant produites à flux tendu (7) alors que la production des Shahed atteignait, fin 2025, 5 300 à 5 500 unités par mois (8). Les Geran ont également évolué et comportent des dispositifs d’évitement face aux drones antidrones ukrainiens, certains bénéficiant d’une propulsion à réaction ou étant dotés de missiles antiaériens. Dès 2024, des Gerbera, plus simples, ont été utilisés comme leurres. La conduite même des frappes montre une diversification des points de lancement et des trajectoires empruntées, avec des vols non linéaires rendant la défense antiaérienne plus complexe.
Plus généralement, la campagne aérienne stratégique russe s’est considérablement intensifiée à partir de juin 2025, en volume absolu comme en fréquence : des frappes ont été menées durant plus de 340 jours en 2025, ce qui représente le tir de plus de 54 000 drones et de plus de 1 900 missiles. La massification des frappes a eu pour conséquence la réduction du taux d’interception, passé de 97 % en décembre 2024 à 81 % en décembre 2025, alors que le nombre de frappes effectives augmentait (9). Deux questions se posent dès lors. La première touche à la possibilité pour les forces européennes d’intercepter de tels volumes et de générer une disponibilité quotidienne aussi élevée que celle des forces ukrainiennes (10). La deuxième touche à l’optimalisation, à l’avenir, des capacités de frappe russes, qui sont techniquement performantes mais stratégiquement sous – optimales du fait d’un déficit de ciblage.
Une intégration air-sol en voie d’amélioration
La guerre d’Ukraine n’a pas, dans un premier temps, démontré de rupture avec les pratiques observées en Tchétchénie ou en Géorgie. Si les munitions KAB‑500S guidées par satellite avaient fait leur apparition en Syrie, l’emploi de munitions guidées a été relativement limité en Ukraine, principalement pour la frappe de sites fixes et connus. Mais nombre d’unités avaient quitté leurs
casernements, le déficit en capacités ISR n’ayant pas fréquemment permis un ciblage dynamique. L’usage d’hélicoptères de combat s’est quant à lui heurté aux défenses aériennes de courte et très courte portée. Hormis lors de l’assaut aérien raté sur Hostomel – qui n’est pas nécessairement significatif pour l’avenir (11) –, il a été relativement limité, mais non sans effets sur la structure de forces.

À partir de mai 2023, l’usage de kits UMPK a permis d’utiliser plus intensivement l’aviation, tout en la gardant à distance de sécurité. Le kit permettait de transformer en armes guidées et planantes – sur 60 à 70 km – les immenses stocks de bombes lisses FAB (explosives), ODAB (thermobariques) et RBK (à sous – munitions) de différents types, pour un coût relativement faible (entre 20 000 et 25 000 dollars par bombe). L’arme a pu se montrer vulnérable à des systèmes de guerre électronique comme le Pokrova, son système de guidage inertiel ne permettant pas de compenser la perte du signal. Au printemps 2024 sont apparues les premières UMPB, construites d’emblée comme des armes planantes : leur portée peut atteindre 9 km et leur résistance à la guerre électronique a été améliorée (12). La Russie travaille également sur une variante dotée d’une propulsion et permettant d’atteindre 200 km de portée.
L’emploi de ces armes s’est affiné dans le courant de la guerre, avec une forte augmentation du nombre de frappes et une meilleure coordination avec les forces au sol. Elles ont donc pu être utilisées efficacement et ont été déterminantes pour la reprise de la tête de pont sur la rive est du Dniepr, contre les progressions ukrainiennes du printemps 2023, mais aussi dans la suite d’opérations ayant conduit à la chute de Pokrovsk. La Russie en est ainsi arrivée à une logique de « close air support à distance », combinant l’usage de microdrones et de drones tactiques permettant de repérer les positions défensives ukrainiennes et celui de bombes permettant de les anéantir – la FAB‑3000 a une masse de 3 t – tout en conservant ses capacités aériennes hors de portée des missiles surface-air. À cet égard, si ces derniers peuvent s’avérer efficaces, leur manque sur les lignes de front non seulement pose un évident problème à l’Ukraine, mais en poserait également un aux membres de l’OTAN qui auraient à faire face à ce type de bombe : en 2025, la force aérienne ukrainienne estimait que la Russie en avait utilisé environ 60 000.













