Résistant, déporté et mort à Bergen‑Belsen en 1945, Valois n’a pas connu l’actuelle guerre d’Ukraine. Mais cet ancien combattant de Verdun a développé au front une réflexion qui, par analogie ou par contraste, éclaire le conflit russo‑ukrainien.
Tour à tour anarchiste, monarchiste, fasciste et militant d’extrême‑gauche, Valois semble n’avoir eu d’autre boussole que la radicalité. Du moins son regard décalé lui a‑t‑il permis de développer des analyses stimulantes, ainsi dans son livre Le Cheval de Troie – Essai sur la philosophie et sur la conduite de la guerre, publié au début de 1918. Cet ouvrage bénéficie de l’expérience combattante de son auteur qui, mobilisé en 1914, s’est illustré au sein d’un corps franc. Mais comme l’indique son sous‑titre, il dépasse cette expérience pour tenter une saisie globale du conflit. Sur fond de parenté entre les tranchées de Verdun et celles du Donbass, sa pensée reste utile pour comprendre ce qui se joue en Ukraine.
Du système politique au système de guerre
Lorsque Valois écrivit Le Cheval de Troie, il traversait sa phase monarchiste, ce qui éclaire sa réflexion ambiguë sur le concept de guerre totale : tout en estimant que la France ne pouvait faire l’économie de ce système de guerre si elle voulait vaincre l’Allemagne, il en condamnait le principe, qu’il rattachait au système politique promu par la Révolution française. Sous la monarchie, rappelait‑il, les guerres étaient l’affaire des rois et non des peuples. Elles ne mettaient donc pas aux prises des citoyens‑soldats, mais des armées de métier dont le coût limitait le format. Dans ces conditions, les rois n’avaient pas les moyens d’une guerre totale : leurs conflits ne visaient pas l’élimination de l’ennemi, mais des conquêtes territoriales limitées. Sur le plan opérationnel, ces limitations se traduisaient par une réticence envers les grandes batailles, auxquelles les généraux d’alors préféraient des méthodes moins meurtrières (sièges et harcèlement des communications ennemies).
La Révolution, au contraire, fit de la guerre l’affaire du peuple : dès lors, tout citoyen fut susceptible d’être appelé sous les drapeaux. Cela permit à la République puis à Napoléon de mettre en œuvre un système de guerre beaucoup plus brutal, dont le ressort – la conscription – survécut à la chute de l’Empire. C’est en cela, soutenait Valois, que la Révolution prépara de loin l’abominable tuerie de 1914‑1918, car là où la ressource humaine est gratuite, rien n’incite les chefs civils et militaires à la ménager (une critique que l’on retrouve chez Liddell Hart). Lue sous cet angle, l’actuelle guerre d’Ukraine ménage bien des surprises. En première instance, les deux belligérants ont les moyens d’une guerre totale, puisqu’ils ont conservé le principe du service militaire universel. Mais dans les faits, les choses sont moins nettes.
Du côté russe, les conscrits ne peuvent pas être engagés hors de la Fédération de Russie : les troupes qui combattent en Ukraine relèvent donc d’une armée de métier étoffée de mercenaires, structure évoquant plus l’Ancien Régime que la Révolution. C’est du reste logique, car dans la Russie poutinienne comme sous la monarchie absolue, le gouvernement monopolise la décision politique, en échange de quoi la société civile est plus ou moins soustraite à l’impôt du sang. Dans le même ordre d’idées, le pouvoir russe a laissé plusieurs centaines de milliers de réfractaires partir à l’étranger depuis 2022, chose inconcevable dans le système du citoyen‑soldat hérité de la Révolution. Il est vrai que l’offensive ukrainienne de 2022 a obligé Poutine à lever 300 000 hommes supplémentaires et que la législation russe a évolué depuis lors pour permettre le cas échéant une véritable mobilisation générale ; mais le Kremlin semble n’envisager cette éventualité que comme ultime recours.
Pour autant, le but que se fixe Poutine n’a rien de limité : il consiste à remplacer l’actuel gouvernement de Kiev par une équipe pro‑russe, ce qui reviendrait à supprimer l’indépendance de l’Ukraine. Quant aux tactiques russes, elles continuent de faire la part belle à des assauts frontaux très meurtriers. Au total donc, des moyens limités sont mis au service d’objectifs maximalistes légitimant des opérations très coûteuses. Sans doute le Kremlin compte‑t‑il sur la nette supériorité de ses ressources humaines (143 millions de Russes contre 39 millions d’Ukrainiens) pour surmonter cette contradiction. Mais en attendant, il enregistre de grosses pertes alors même que la Russie, avec 1,4 enfant par femme, est minée par une crise démographique extrêmement préoccupante.
Du côté de l’Ukraine, il s’agit de tenir ou de périr en tant que nation indépendante,
raison pour laquelle la mobilisation générale a été décrétée dès le 24 février 2022. Ce choix était en phase avec la nature démocratique du régime ukrainien, mais là encore, les faits ne répondent qu’imparfaitement aux exigences d’une guerre totale, puisqu’il a fallu attendre le 2 avril 2024 pour que l’âge de la conscription soit abaissé de 27 à 25 ans – contre 20 ans dans la France de 1914. De plus, il y a environ 30 % d’hommes adultes parmi les 5,6 millions d’Ukrainiens réfugiés à l’étranger, une tendance que devrait confirmer l’assouplissement de la loi martiale intervenu le 26 août 2025, en vertu duquel les 18‑22 ans sont autorisés à émigrer. Sur fond de catastrophe démographique (moins d’un enfant par femme), le gouvernement ukrainien semble donc avoir fait le choix de protéger sa jeunesse au détriment de ses trentenaires, quadragénaires et quinquagénaires.
L’idéologie face au réel
D’après Valois, l’idéologie révolutionnaire s’est révélée inadaptée au système de guerre dont elle a accouché. Son égalitarisme lui faisait concevoir l’armée comme un bloc homogène dont les citoyens‑soldats devaient tous être exposés aux mêmes risques. Or, en 1914, le choc de deux gigantesques masses de conscrits entraîna la constitution d’un front continu de la mer du Nord à la Suisse, donc l’enlisement des opérations dans une interminable guerre de positions. Cette dernière imposa une diversification des fonctions : outre les combattants, il fallut des terrassiers pour creuser les tranchées, des charpentiers pour les étançonner, de plus en plus d’artilleurs pour pilonner les positions adverses, etc. D’autre part et surtout, l’énorme consommation d’obus qu’imposait ce type de guerre obligea les belligérants à réaffecter dans les usines d’armement les ouvriers initialement mobilisés comme soldats.














