Magazine Moyen-Orient

Rivalités irano-saoudiennes : la dimension maritime

Le chef de l’état-major iranien, le général Mohammad Bagheri, est reçu par le président syrien, Bachar al-Assad, le 19 octobre 2017 à Damas.

Si la « guerre froide » entre l’Arabie saoudite et l’Iran s’est essentiellement déployée par procuration, à travers des conflits indirects au Moyen-Orient (Liban, Syrie, Irak, Yémen), elle se décline aussi en une compétition maritime qui s’étend du golfe d’Aden au détroit d’Ormuz. Cette extension maritime des rivalités irano-saoudiennes est la conséquence des affrontements au sol dans la péninsule Arabique. Ainsi, les Iraniens envoient des convois – sans être massifs, ces flux ne sont pas négligeables – traversant la mer d’Arabie pour acheminer des livraisons d’armes aux Houthis qui luttent au Yémen contre la coalition saoudienne.

L’opportunisme iranien au Yémen a servi les promoteurs, à Téhéran, d’une stratégie navale ambitieuse. En novembre 2016, le général Mohammad Bagheri, chef de l’état-major iranien, allait jusqu’à affirmer lors d’un rassemblement de hauts gradés que d’ici quelques années, l’Iran disposerait de bases militaires à l’étranger, notamment au Yémen. Si la déclaration a suscité la colère de Riyad, elle doit, au-delà de l’aide iranienne aux Houthis, être comprise à l’aune des jeux de puissance entre l’Iran et l’Arabie saoudite autour de l’accès aux infrastructures portuaires de la zone. Ainsi, le Soudan, qui fut longtemps l’allié de la République islamique et sa porte d’entrée vers la Méditerranée et l’Afrique, s’est rallié au royaume saoudien. Celui-ci construit, par ailleurs, une base militaire à Djibouti qui devrait lui assurer un autre point d’appui, non seulement pour ses opérations au Yémen, mais au-delà, pour le contrôle des flux dans le golfe d’Aden.

Un intérêt majeur pour les territoires maritimes

Cette toile de fond favorise les démonstrations de force en mer. En juin 2017, la marine saoudienne a arrêté trois Iraniens à bord d’un bateau naviguant trop près d’une plate-forme pétrolière au large des côtes du royaume. Pour Riyad, ces hommes étaient des Gardiens de la révolution (pasdaran) fomentant un attentat ; pour Téhéran, il s’agissait de pêcheurs arbitrairement détenus. Les incidents de ce type sont devenus monnaie courante et révèlent la nervosité entre les deux pays. Rappelons en outre que, pour un État comme l’Arabie saoudite, la protection du littoral est une mission complexe : sa ligne côtière mesure environ 2 640 kilomètres (1 840 sur le flanc occidental, 800 sur sa façade orientale). De plus, les deux États considèrent les vastes étendues de l’océan Indien comme des zones d’influence qui peuvent affecter leurs intérêts nationaux, ce qui les conduit à projeter leurs vaisseaux dans cet espace et à tisser des liens avec des pays littoraux, en particulier l’Inde, avec qui la coopération maritime dans l’océan Indien est devenue incontournable. Toutefois, il importe de mesurer les capacités respectives de l’Iran et de l’Arabie saoudite à exprimer leur désir de puissance en mer.

Si Riyad et Téhéran font état de fortes ambitions maritimes, il n’en reste pas moins que, sur un plan capacitaire, cette rivalité se révèle modeste. Leurs ressources n’en font guère des puissances navales. Plus généralement, la plupart des experts militaires jugent minime la contribution des pays du Golfe dans le domaine. Ainsi, selon l’analyste américain ­Anthony H. ­Cordesman, les forces maritimes dans la région s’apparentent tout au plus à des auxiliaires au service des stratégies aériennes et missilières (1).

Jusqu’à ce jour, les marines saoudienne et iranienne ne se déplaçaient que rarement au-delà de leur voisinage direct et, à chaque fois, sur de courtes durées. Il a été fait grand cas en mai 2013 de l’envoi par l’Iran d’un destroyer et d’un porte-­hélicoptères jusqu’au port chinois de Zhangjiagang, près de Shanghai, après un trajet de quelque 13 000 kilomètres en 40 jours. En réalité, ces expéditions sont notables par leur caractère exceptionnel : il s’agissait d’une première historique pour la marine iranienne. Quand bien même son commandant, le contre-amiral ­Habibollah Sayyari, clamait que « [nos] flottes circuleront, dans les prochaines années, tout autour de l’Afrique et traverseront l’Atlantique », la réalité est moins resplendissante.

Si les chiffres placent les marines iranienne et saoudienne au premier rang dans le Golfe – à l’exclusion évidemment des États-Unis, présents avec la Ve flotte à Bahreïn –, la qualité des bâtiments et l’aguerrissement du personnel navigant posent la question de leur aptitude à conduire des opérations ambitieuses. Dans les deux cas, la plupart des plates-formes ont été acquises dans les années 1970, si bien que leur condition opérationnelle est mise à mal.

Des capacités navales modestes

En Arabie saoudite, la marine royale a longtemps été le parent pauvre des forces saoudiennes par rapport à la Garde nationale et aux armées de terre et de l’air. Conscient de cette problématique, le royaume s’est lancé dans un ambitieux plan de modernisation. Des efforts ont d’abord été entrepris pour renouveler la flotte de frégates (quatre en 2016) et de destroyers (trois). Cependant, les ressources allouées au commandement oriental (patrouilleurs, corvettes) n’ont pas encore permis une modernisation essentielle, notamment à l’aune de la guerre au Yémen. Dans les années 1980, un programme de renforcement naval saoudien avait conduit à une vaste politique d’acquisition de matériels occidentaux. Depuis lors, peu d’investissements ont été consentis dans le domaine naval – le royaume ne possède par exemple aucun sous-marin.

Alors que les unités de la flotte occidentale saoudienne ont principalement été achetées à la France, celles de la flotte orientale proviennent en grande partie des États-Unis. Ces derniers entendent logiquement jouer un rôle central dans la phase de modernisation qui a démarré avec la mise en place d’un second programme de renforcement naval saoudien en 2008. De nombreux échanges entre Riyad, Washington et les industriels américains de la défense ont été menés, et la visite du président Donald Trump (depuis janvier 2017) dans le royaume en mai 2017 a été l’occasion de réitérer l’importance accordée à cet élément de la relation bilatérale. Pour les États-Unis, l’enjeu n’est pas seulement commercial – les fonds alloués au programme de modernisation saoudien étant estimés à environ 20 milliards de dollars –, il est également politique : les investissements de Riyad permettraient de réduire les coûts sur une partie des futures plates-formes de l’US Navy.

En ce qui concerne les moyens maritimes iraniens, toute analyse doit au préalable distinguer la marine nationale de la composante navale des Gardiens de la révolution. La première est une ancienne institution qui tire ses origines de la marine impériale fondée en 1932. La seconde émerge dans les années 1980, avec l’arrivée des pasdaran dans l’appareil de sécurité de la jeune République islamique. Jusqu’à la réforme de 2007, les deux organisations se sont constamment concurrencées pour l’allocation de ressources et la détermination de leurs prérogatives politico-militaires. En théorie, ces deux acteurs de la politique maritime répondent en parallèle au chef d’état-major des armées, le général Mohammad Bagheri, sans qu’une coordination des opérations soit requise.

Au demeurant, les ressources dont disposent la marine nationale et la composante navale des pasdaran restent modestes. Les sanctions internationales touchant le pays ont souvent rendu le processus d’acquisition de matériels de guerre compliqué, voire impossible. Téhéran a fréquemment recours à l’achat de technologies duales qui sont ensuite modifiées. L’industrie navale iranienne se révèle plus autonome en matière de savoir-faire que son équivalent saoudien, mais elle est minée par des retards de production chroniques et une faible qualité de conception. Sur le plan humain, la marine nationale comprend environ 18 000 hommes en 2016, tandis qu’on en compte plus de 20 000 pour la composante navale des pasdaran. La marine dispose de grandes plates-formes souvent mises en service à l’époque du shah Mohammad Reza Pahlavi (1941-1979) : les sept corvettes iraniennes datent des années 1960 et 1970. Depuis 2003, Téhéran s’est lancé dans un processus de développement de nouveaux navires (corvettes, patrouilleurs) qui, sans bénéficier de la manne financière du programme saoudien, devrait permettre à la marine de remplacer ses vaisseaux les plus anciens.

Pour l’instant, les navires de guerre iraniens ont les moyens de se projeter jusque dans la mer Rouge. Au cours des dernières années, les ambitions de l’Iran en matière de projection de force se sont exprimées de façon plus appuyée. En février 2011, pour la première fois depuis la révolution de 1979, deux navires avaient franchi le canal de Suez pour rejoindre la Syrie. Par ailleurs, la traversée vers Zhangjiagang en 2013 a été couplée à une escale à Colombo, au Sri Lanka, pays avec lequel la coopération militaire n’a cessé de se renforcer. Néanmoins, ces ambitions ne doivent pas cacher les limites capacitaires auxquelles les marins iraniens se trouvent confrontés. À titre d’exemple, les faibles moyens en matière de défense aérienne des navires rendent les flottes iraniennes vulnérables.

C’est en partie en raison de l’impossibilité de l’Iran de développer une marine de haute mer que les autorités ont orienté les moyens navals vers la conduite d’opérations asymétriques. Notons ainsi que, par rapport à leurs voisins arabes du Golfe, les Iraniens ont un avantage dans le domaine des sous-marins, étant les seuls (hormis les puissances étrangères présentes, soit les États-Unis, le Royaume-Uni et la France) à disposer de tels navires. En 2017, on dénombre dans la flotte iranienne trois sous-marins russes Taregh de classe Kilo (4 000 tonnes), un Fateh (500 tonnes), un Nahang (350 à 400 tonnes) et 16 Qadir (au-dessous de 150 tonnes).

Consciente de cette infériorité problématique, l’Arabie saoudite a entamé des discussions avec les industriels français et allemands sans que, pour l’instant, une décision soit arrêtée. À la force sous-marine iranienne s’ajoute l’existence d’un vaste arsenal de missiles balistiques qui permettent à Téhéran de cibler sans difficulté les navires, civils comme militaires, traversant la zone. La marine des Gardiens de la révolution commandant ces arsenaux s’est assuré le rôle central de la stratégie maritime iranienne dans la zone. Si la marine nationale met en œuvre la diplomatie de défense avec les partenaires internationaux au-delà du Golfe, les pasdaran déterminent la politique navale du pays dans leur voisinage direct.

L’ascendant stratégique iranien

Si les ressources financières de l’Arabie saoudite pouvaient faire de sa marine la plus importante de la région, l’Iran dispose d’une expérience guerrière plus ancienne. Avant la guerre du Yémen lancée en 2015, les marins saoudiens n’avaient guère été sollicités par le pouvoir de Riyad, si ce n’est pour des contributions – au demeurant modestes – lors d’opérations de contre-piraterie dans le golfe d’Aden à la fin de la précédente décennie. Malgré une manne financière sans rivale dans le Golfe, l’armée du royaume n’est pas arrivée, jusqu’à présent, à remporter une victoire décisive au Yémen et ses navires de guerre ont été à plusieurs reprises la cible de missiles lancés par les Houthis. Ce paradoxe de la supériorité technologique ne se traduisant pas en prépondérance stratégique n’est pas propre à l’Arabie saoudite : il reflète plus généralement la problématique de la nécessaire traduction institutionnelle et doctrinale des nouvelles capacités technologiques. En outre, les responsables américains ont souvent alerté leurs interlocuteurs saoudiens sur l’inadéquation de leur posture face à la nature du conflit maritime dans le Golfe : pour les planificateurs du Pentagone, les Saoudiens achètent ou renouvellent des matériels de guerre pour mener des opérations conventionnelles de grande envergure alors que la menace à laquelle ils font face – qu’il s’agisse de l’Iran ou d’acteurs non étatiques – est asymétrique. Autrement dit, l’Arabie saoudite reste mal préparée pour faire face à la stratégie navale des Gardiens de la révolution iraniens.

En effet, depuis la guerre du Golfe de 1991 et le déploiement massif de l’armée américaine dans la région, les stratèges iraniens ne nourrissent aucune illusion sur leur capacité à devenir une « puissance navale » au sens traditionnel. Ne pouvant s’engager dans une diplomatie de la canonnière avec l’US Navy, Téhéran a privilégié une stratégie asymétrique. En d’autres termes, l’Iran n’entend pas lutter pour la suprématie des eaux du Golfe, mais contrecarrer celle des États-Unis à bas coût en investissant dans des arsenaux, notamment balistiques, qui contraignent fortement les manœuvres de ses adversaires. À cet égard, la décennie écoulée a marqué l’achèvement d’une vaste réorganisation des forces navales iraniennes entamée en 2007 et qui consolide la primauté des Gardiens de la révolution dans le golfe Persique, tandis que la marine nationale garde sous sa responsabilité le golfe d’Oman et la mer Caspienne.

La posture de l’Iran consiste à contourner la logique de la projection de forces, qui, traditionnellement, se décline en grands vaisseaux de guerre, en s’appuyant sur de plus petites mais plus nombreuses plates-formes : les sous-marins légers des Gardiens de la révolution ainsi que de petites embarcations, et des drones de surveillance. Ces unités sont équipées avec des arsenaux importants qui comprennent souvent missiles de croisière ou balistiques. Parfois, ces missiles, tels que le Noor ou le Ghadir, sont des dérivés de matériaux chinois acquis par les Iraniens au cours des années 1990. En augmentant la vulnérabilité des grands bâtiments de guerre, ces armements permettent, à bas coût, de dissuader une intervention extérieure – américaine principalement – dans les zones d’influence iranienne.

À plusieurs reprises, les autorités militaires américaines, notamment le Central Command chargé du Golfe, ont exprimé leur crainte de voir ce recours à la guerre asymétrique s’exacerber : l’accord sur le nucléaire de juillet 2015 doit mettre un terme au régime de sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU qui interdisait l’accès iranien à un certain nombre d’armements offensifs. Compte tenu de la dynamique du programme balistique de l’Iran – le plus sophistiqué dans la région – et de ses liens avec certains pays proliférateurs (qu’il s’agisse de la Corée du Nord, de la Chine ou de la Russie), les Américains craignent de voir, au cours des prochaines années, les Gardiens de la révolution capables d’emporter sur leurs plates-formes des missiles disposant d’une portée et d’une précision supérieures. Il va de soi que si cette tendance préoccupe Washington, elle a de quoi alarmer les Saoudiens.

Plus nombreuse en taille que la marine royale saoudienne (13 500 hommes en 2016), la composante des Gardiens de la révolution est aussi plus souple en matière d’organisation. Il est difficile d’évaluer la robustesse de sa chaîne de commandement, mais une large autonomie semble être conférée aux 31 commandants de ses unités opérationnelles. Face à des forces saoudiennes dont la composante interarmées et les capacités de manœuvre sur le théâtre restent limitées, la flotte iranienne peut rapidement mettre en œuvre des surprises tactiques.

Tout cela ne garantit en aucun cas le succès des opérations iraniennes et peut même favoriser des prises de risque fondées sur des erreurs de jugement. La rapidité de mouvement des plates-formes des Gardiens de la révolution a fréquemment conduit ces derniers à commettre des actes provocateurs. Au cours de la dernière décennie, les frictions avec l’US Navy n’ont cessé de s’intensifier. En décembre 2015, les Iraniens ont lancé une roquette qui a explosé à proximité du porte-avions USS Harry S. Truman. Un mois plus tard, les Gardiens de la révolution ont capturé dix marins américains dont le bateau approchait des eaux de l’île de Farsi. En juillet 2016, des navires iraniens ont navigué trop près de l’USS New Orleans – sur lequel se trouvait alors le général Joseph Votel, commandant les forces américaines pour la région. À cela s’ajoutent les exercices navals auxquels ont procédé les Iraniens, et au cours desquels les Gardiens de la révolution ont simulé des attaques coordonnées contre un porte-avions américain. Ces éléments soulignent ici que la doctrine navale des pasdaran a davantage été conçue contre les États-Unis que contre l’Arabie saoudite.

Projections maritimes en écho à la guerre au Yémen

Les Iraniens, bien au fait de leurs avantages comme de leurs limites, entendent consolider cette posture asymétrique, voire l’exporter. Depuis 2016, la croissance des attaques houthistes contre les navires civils et militaires dans le Golfe témoigne en première lecture de l’incapacité des forces de la coalition saoudienne à contenir le conflit à l’espace maritime. Au-delà, ces tirs de missiles révèlent un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler les doctrines d’emploi iraniennes et celles du Hezbollah libanais – l’acteur non étatique le plus proche de Téhéran. L’usage de missiles antinavires contre des bateaux saoudiens ou émiratis atteste l’accès des rebelles yéménites à des technologies missilières complexes, mais il signale aussi l’émergence d’une stratégie asymétrique, plus précisément de déni d’accès, qui est directement inspirée par la doctrine iranienne. Dans l’hypothèse d’un enlisement de la coalition saoudienne au Yémen et d’un renforcement des positions de l’Iran dans la zone, il est possible d’imaginer une stratégie navale de Téhéran qui consisterait à munir les rebelles yéménites de capacités balistiques afin de constituer des « bulles » de déni d’accès qui ne feraient que prolonger l’impuissance de Riyad à emporter la décision dans le pays.

Dans cette perspective, si l’Iran et l’Arabie saoudite disposent de capacités de projection maritimes modestes, les deux régimes accordent un rôle significatif à la dimension navale de leur compétition. Il importera de suivre dans les prochaines années l’évolution des programmes de modernisation entamés dans chacun des pays afin d’évaluer dans quelle mesure ces ambitions se traduiront réellement en marines robustes. Au demeurant, s’ils sont encore loin de devenir des puissances de haute mer, le risque d’escalade dans les eaux du Golfe reste considérable, en particulier avec la prolongation incertaine du conflit au Yémen.

Deux puissances navales sur les rives du Golfe

Note

(1) Anthony H. Cordesman et Abdullah Toukan, « Iran and the Gulf Military Balance », Center for Strategic & International Studies, octobre 2016.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°38, « Golfe Persique : vers une nouvelle guerre froide ? », avril-juin 2018.

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