Afghanistan : radioscopie des mondes rebelles

Derrière le terme « taliban » se cache aujourd’hui une multitude de rébellions locales contre la mauvaise gouvernance de Kaboul ou les choix militaires américains. Rébellions qu’il est urgent d’appréhender dans leur complexité, car la paix en Afghanistan ne saurait se faire sans au moins une partie d’entre elles.

près 17 ans de présence en Afghanistan, les Américains n’ont pas encore réussi à stabiliser le pays. Pire encore, une rébellion que leurs chefs militaires annonçaient comme étant éliminée avant 2006 s’est reconstruite ; et aujourd’hui, comme depuis le début des années 2010, il est clair, à la Maison-Blanche comme à Kaboul, qu’il sera impossible de ramener la paix uniquement par des moyens militaires : seul un dialogue politique avec les talibans pourra aider dans ce sens (1). De la même manière, si la rébellion réussit à tenir tête au pouvoir légal afghan, elle n’a pas la capacité militaire de prendre Kaboul par la force et d’en chasser l’influence américaine. Dans cette impasse, une paix négociée pourrait-elle être envisagée ? Pour en évaluer les conditions, il est nécessaire de faire une radioscopie de la rébellion en 2018.

Les talibans : une rébellion islamo-nationaliste fracturée, à la fois faible et forte

Qui dit rébellion contre Kaboul dit forcément « talibans »… Or, derrière ce nom général se cache non pas un monolithe, mais une multiplicité d’acteurs. Une telle situation fait d’un processus de paix global, mais aussi d’une victoire militaire des talibans, des objectifs difficiles à atteindre.

Le leadership des talibans « canal historique » est à associer à la choura (« conseil consultatif ») de Quetta – nom d’une ville du Baloutchistan pakistanais, où le leadership des talibans se serait réfugié après 2001. Née en 2003, cette choura a été dirigée par le mollah Omar lui-même, puis par Akhtar Mohammad Mansour, et enfin par le mollah Haibatullah Akhundzada. Mansour comme Akhundzada sont présentés plutôt comme des leaders raisonnables, et le second est ouvert au principe des négociations avec les Américains. Ce pragmatisme s’est illustré dans des prises de position concrètes par la choura de Quetta : ainsi a-t-elle déclaré ne pas forcément vouloir reconstruire l’Émirat existant avant 2001, ou même avoir le monopole du pouvoir (2). On l’a également constaté lors de la courte trêve annoncée par les talibans en juin 2018. Trêve de courte durée certes, mais qui a marqué les esprits, prouvant que le mollah Akhundzada pouvait généralement la faire accepter par ses troupes.

Mais voilà, la choura de Quetta n’est qu’une structure parmi quelques autres. Intégrées à cette choura, on trouve également la choura de Peshawar, et celle de Miran Shah. Cette dernière est plus connue sous le nom de « réseau Haqqani ». Celui-ci représente l’équivalent de 15 % des talibans ; il est connu pour son professionnalisme guerrier, mais aussi ses liens avec des djihadistes étrangers. Si ces deux groupes sont sous l’autorité du mollah Akhundzada, ladite autorité est toute relative : ils ont en commun de s’être un temps émancipés de la choura de Quetta, et pourraient le faire à nouveau dès demain, si son leadership est fragilisé.

Ces divisions entre talibans ne s’arrêtent pas là. Il y a le « Haut Conseil de l’Émirat islamique », qui n’a pas reconnu le successeur du mollah Omar, et s’est opposé frontalement à la choura de Quetta. Il y a aussi la choura du Nord (active dans le Nord-Est, dans l’Est, et près de Kaboul) et la choura de Mashhad. Les talibans du Nord sont respectueux du leadership du mollah Akhundzada mais restent très autonomes. Et la choura de Mashhad n’a pas reconnu le leadership de la choura de Quetta, pour l’instant, malgré le respect qu’elle affiche pour le mollah Akhundzada. Mashhad est une ville iranienne, et cette choura est bien sous l’influence des Iraniens. Ce refus du leadership du mollah Akhundzada permet à Téhéran de s’assurer un moyen de pression sur ce dernier, et le message est clair : le processus de paix ne se fera pas sans l’Iran.

Si les groupes talibans sont divisés, ils restent malgré tout liés par une idéologie assez simple, mais efficace, qui peut attirer certains Afghans : un nationalisme teinté d’islamisme, loin du fondamentalisme pré-2001. Il semble que le leadership des talibans ait globalement fait son autocritique face aux excès du passé (taille de la barbe, prières obligatoires, etc.). Ils restent conservateurs, mais veulent éviter de s’aliéner la population. S’ils se présentent toujours comme des défenseurs de l’Islam, c’est dans un discours d’abord anti-impérialiste, exaltant la tradition afghane de résistance aux invasions. Et ils continuent de mettre en avant le fait qu’ils peuvent offrir une justice rapide, rude peut-être, mais non corrompue, contrairement au système offert par le gouvernement légal (3). Sous l’impulsion du mollah Mansour, les talibans se sont également transformés en force politique capable de gouverner. Au lieu d’attaquer écoles ou hôpitaux, dans les zones où ils ont une influence, ils les cooptent. Au lieu d’attaquer systématiquement les forces armées du gouvernement légal, ils passent des accords de non-agression avec elles. Les talibans passent également des accords avec les ONG et avec des institutions gouvernementales pour que l’aide humanitaire et les salaires payés par Kaboul continuent d’arriver jusqu’aux territoires sous leur contrôle. Aujourd’hui, on peut dire qu’à une heure de route de Kaboul, quelle que soit la direction, on entre ainsi en territoire au moins influencé par les talibans. Et plus l’influence des talibans est forte, moins la corruption dans des institutions clés pour les citoyens afghans (l’école, la justice…) se fait sentir. La rébellion arrive donc aujourd’hui à utiliser les moyens du gouvernement légal et de la communauté internationale pour apparaître sous un meilleur jour que Kaboul (4)…

D’ailleurs, la force des talibans vient moins de leurs qualités que des défauts de leurs adversaires. Une radioscopie des rebelles afghans ne serait pas complète en effet, sans une catégorie rarement évoquée et pourtant capitale pour comprendre le champ de bataille afghan : les talibans « majburi ». C’est-à-dire ceux qui ont été « forcés » de passer du côté de la rébellion, pour défendre leur honneur face à une injustice locale, à la suite de problèmes avec les autorités, pour eux ou leurs proches. La propagande des talibans insiste beaucoup sur les notions de ghariat (le respect suscité par le courage) et de nang (honneur, fierté), des sujets importants associés au Pachtounwali (code de conduite et mode de vie qui caractérisent les Pachtounes, principale ethnie d’Afghanistan), mais qui font sens pour tous les Afghans. Face au népotisme, à la corruption et aux abus de pouvoir associés au pouvoir en place à Kaboul, ces recrues expliquent en bonne partie la difficulté du pouvoir légal à vaincre la rébellion (5). Ils ne sont pas particulièrement radicaux idéologiquement ou religieusement (même si certains pourraient le devenir) et ils pourraient, sous certaines conditions, déposer les armes. Hélas, cela ne serait possible qu’après une réelle campagne anticorruption, qui n’a jamais été pleinement menée par Kaboul, et que le protecteur américain n’a jamais considérée comme une priorité.

On va donc continuer à voir des talibans majburi renforcer la rébellion antigouvernementale en Afghanistan, offrant à cette dernière, constamment, de nouvelles recrues.

Malgré cette situation avantageuse, mollah Akhundzada et une partie au moins du leadership des talibans ne peuvent que constater que si la rébellion est trop forte pour être éliminée, elle est trop faible pour vaincre. Les talibans tiennent certes les campagnes, mais ne peuvent pas véritablement conquérir les villes. Malgré tous leurs efforts, leur passé joue contre eux : ils continuent d’être craints par bien des Afghans, notamment des citadins qui rejettent leur conservatisme (6). Par ailleurs, leur capacité à marquer des points, en mettant en avant une meilleure gouvernance que Kaboul, risque d’avoir un impact limité à plus long terme, si un compromis n’est pas trouvé entre rébellion et gouvernement légal. Cette gouvernance n’est possible, après tout, qu’avec l’argent de ce gouvernement, et de la communauté internationale. Elle est donc à la merci des évolutions politiques à Kaboul. Un statu quo sans paix renforcerait aussi le camp des plus radicaux, et déplairait donc forcément aux pays comme la Chine, la Russie, le Pakistan et l’Iran. Des pays avec lesquels la choura de Quetta a tissé des liens, et qui ont tous un intérêt à la stabilisation sécuritaire de l’Afghanistan, quel que soit le régime en place à Kaboul. Les plus raisonnables dans le camp des talibans sont donc forcément partisans d’un processus de paix, si Washington se prête au jeu. La rencontre entre une délégation de talibans et Alice G. Wells, chargée de l’Asie centrale et du Sud au Département d’État, au Qatar, en juillet 2018, montre que l’administration Trump n’est pas forcément hostile à une telle idée.

Daech et Al-Qaïda : des djihadistes au sein de la rébellion afghane

Ceux que l’on appelle les talibans, au sens large, se concentrent donc d’abord sur la lutte en Afghanistan. Mais certains refusent cette approche, ou ont d’autres priorités, plus transnationales. On pense par exemple aux djihadistes ouzbeks, dont la présence en Afghanistan est bien connue (7), et dont l’objectif, à terme, est de retourner combattre en Asie centrale. Plutôt que de tenter une liste forcément hasardeuse des groupes (et groupuscules), étrangers ou locaux, suivant cette logique au moins régionale en Afghanistan (8), on se concentrera ici sur les deux forces djihadistes clairement transnationales : l’État islamique – Wilayat Khorasan (EI-K) et Al-Qaïda. Si ces deux forces sont concurrentes, elles ont en commun deux visions importantes : elles ne peuvent pas accepter l’idée d’un processus de paix inter-afghan, et leur stratégie afghane est à associer à une stratégie internationale.

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