Cycles de Kondratieff et cycles opérationnels

Une armée est toujours en tension entre les missions que l’échelon politique lui ordonne d’exécuter et ce qu’elle est réellement en mesure d’effectuer. Ces missions dépendent souvent de l’endroit où l’on perçoit les plus fortes menaces ou éventuellement les plus grands intérêts à conquérir ou à préserver. Pour un pays comme la France, ces endroits stratégiques sont au nombre de trois : la nation elle-même, l’« arène » où s’affrontent les États du système-monde décrit par Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein et enfin la périphérie de ce même système-monde (1).

Ce qu’est capable de faire réellement une armée dépend de son capital de compétences et d’équipements ainsi que des ressources allouées pour qu’elle puisse fonctionner. Ce capital doit normalement correspondre à l’emploi prévu, mais pour peu que les ressources diminuent et/ou que cet emploi change brutalement, elle se trouve en décalage avec les besoins stratégiques. Or les emplois changent souvent, au rythme des variations du contexte politico-économique du système-monde.

Un changement de priorité tous les vingt ans

De la fin des guerres du Premier Empire à celle de la Première Guerre mondiale, l’emploi des forces armées françaises est manifestement corrélé avec l’activité économique générale décrite par les cycles de Kondratieff (2), activité qui elle-même influe beaucoup sur les relations entre les puissances européennes (3).

Après la période belliqueuse de la Révolution et de l’Empire, qui correspond à une phase de croissance économique (phase A de Kondratieff), les grands États européens, et particulièrement la France, sont épuisés et connaissent une crise économique (phase B). Ils ne se font plus la guerre et tentent de réguler leurs relations dans le système de sécurité collective de la Sainte-Alliance. Dans ce cadre général, les préoccupations politiques du régime de la Restauration puis de la Monarchie de juillet sont essentiellement intérieures. L’armée y est d’abord une force de maintien de l’ordre, mission principale qui se double parfois de petites expéditions à l’étranger, dont certaines, en Grèce ou Belgique, relèvent déjà d’opérations de police internationale puisqu’il n’y a pas d’ennemi désigné et que les combats y sont rares. La grande guerre de l’époque est périphérique et se déroule en Algérie.

À partir de la fin des années 1840, la tendance économique s’inverse (phase A). Les États européens se raffermissent et commencent à disposer de ressources importantes qui leur permettent d’en consacrer une grande part à poursuivre des ambitions extérieures. La France du Second Empire multiplie les expéditions lointaines de guerre, du Sénégal à la Corée en passant par le Mexique, ou « à but humanitaire » comme en Syrie. Elle intervient surtout dans l’arène des puissances qui réapparaît. De 1853 à 1871, la France affronte successivement la Russie, l’empire d’Autriche et les États allemands.

La « grande dépression » qui débute en 1873 s’accompagne d’une décroissance guerrière dans une Europe qui retrouve des règles collectives de gestion de crises. Les ressources des États diminuent. La France réorganise son armée et prépare la « revanche », mais la posture est défensive en Europe et offensive dans le reste du monde. L’empire colonial est conquis à 80 % de 1880 à 1900. Alors que la phase de dépression est au plus bas au tournant du siècle, les problèmes sociaux sont aussi à leur maximum et l’armée est engagée dans des missions de maintien de l’ordre pendant quelques années critiques.

Dans les années qui suivent, le retour de la prospérité en Europe, avec une nouvelle phase A, voit aussi celui du nationalisme et la réapparition des conflits jusqu’à la Première Guerre mondiale. Le budget militaire français remonte et la priorité est clairement à la guerre contre l’Allemagne. La Première Guerre mondiale survient presque au pic de la phase de croissance. Toutes les puissances européennes évoluant dans le même contexte, les politiques militaires ont tendu à se ressembler et même à former des « courses » (aux armements, aux colonies) dangereuses, dans l’arène lors des phases de croissance ou dans la périphérie lors des phases de dépression.

Des anomalies dans les cycles

La période qui suit la Première Guerre mondiale semble d’abord obéir aux tendances précédentes. C’est une phase B. La tendance dans les démocraties est à la réduction drastique des armées et à la « mise hors la loi de la guerre ». On croit de nouveau à la régulation internationale des conflits. Les accords de Locarno en 1925 normalisent apparemment les relations avec l’Allemagne. Pour les armées françaises, si la menace allemande est écartée, il faut s’engager activement dans des opérations de stabilisation (Hongrie, Silésie, Ruhr) ou de guerre périphérique (Odessa, Rif, Syrie) jusqu’en 1927. Une grande partie des ressources comptées est ensuite consacrée à la construction d’une grande ligne défensive. À ce moment-là, personne ne songe à une nouvelle guerre entre puissances.

Dans la logique des cycles précédents, la guerre entre les puissances aurait dû réapparaître dans les années 1950. Elle réapparaît plus tôt, car certains États ne « jouent pas le jeu ». L’Union soviétique n’est pas soumise aux mêmes fluctuations que les économies capitalistes et, en Occident, la crise contribue à l’arrivée au pouvoir en Allemagne d’un autre régime totalitaire qui, de manière apparemment contracyclique, investit dans l’outil militaire. On constate alors que, dans certaines circonstances, « beurre et canon » ne sont pas forcément incompatibles. Forcées par la nouvelle menace, les démocraties investissent aussi dans leurs forces armées, mais plus tardivement et avec réticence. Leur politique d’« apaisement » ne fait que stimuler l’agressivité d’Hitler jusqu’à la guerre et au désastre.

La Deuxième Guerre mondiale est donc une anomalie puisqu’elle se déroule en plein bas d’une phase B. À son issue, la croissance économique repart à la hausse avec une phase A longue et très soutenue jusqu’au début des années 1970. Dans la logique des cycles précédents, ce sont les conflits périphériques que l’on aurait dû voir dans les années 1940. Ils apparaissent avec quelques années de décalage. L’armée française combat en Indochine puis en Algérie. Ce dernier conflit peut même apparaître comme une autre anomalie puisqu’il intervient au moment où la puissance coloniale profite à plein de la croissance économique et peut soutenir un effort de guerre important. Le « sens de l’histoire » n’est pas forcément celui de l’économie.

L’arène des puissances est rouverte depuis la fin des années 1940, mais elle s’effectue en « ambiance nucléaire ». Par un effet gravitationnel inverse qui tend à écarter le risque d’agression majeure de toute nation qui la possède, l’arme nucléaire maintient les deux blocs en une longue apesanteur guerrière, mais pas les tensions et les confrontations « sous le seuil ». Dans les années 1960, la France redéploie son effort militaire de manière typique du contexte politico-économique en se consacrant à la défense du territoire et de ses approches face à la puissance soviétique, mais de façon originale, par une opération des moyens. La création d’un arsenal nucléaire et des forces conventionnelles associées constituent en effet alors une fin en soi stratégique, puisque l’objectif premier est de dissuader. On conserve une capacité d’intervention au loin, mais cette fonction est alors marginale.

La phase B du cycle Kondratieff commence en 1973 pour se terminer à la fin du siècle. Les ressources diminuent et le modèle de forces français est de plus en plus difficile à soutenir financièrement. Dans le même temps, le nombre de missions périphériques s’accroît, qu’il s’agisse de lutter contre des organisations armées, de se confronter à certains États comme la Libye ou l’Iran ou, de plus en plus, d’effectuer des missions de police internationale (maintien de la paix, ingérence humanitaire, stabilisation). Plus de vingt ans après la guerre d’Algérie, on engage même les forces armées sur le territoire national, par intermittence d’abord puis de manière permanente à partir de 1995. Ce sont des tendances finalement assez typiques des phases B. Elles s’accentuent encore plus après l’effondrement de l’Union soviétique.

En 1991, l’arène des puissances disparaît d’un coup au profit d’une hégémonie américaine. Le « nouvel ordre mondial » régule les relations d’un monde de plus en plus unifié selon le modèle libéral démocratique. En France, la mission première de défense des frontières par la dissuasion se réduit d’autant plus vite que les ressources manquent. La 1re armée française est dissoute et la force nucléaire réduite de moitié. Seules les opérations périphériques sont envisagées, que ce soit dans le cadre de coalitions contre des États voyous ou, préférentiellement, pour mener des opérations de gestion de crise. Après plus de quinze ans de guerres de décolonisation, et presque trente ans de dissuasion, on se lance dans un long cycle d’interventions.

Dans le nouveau siècle

Le tournant du XXIe siècle est aussi un retournement de cycle. Le nombre de conflits entre États atteint un niveau historiquement bas, mais celui de conflits internes opposant des États affaiblis à des organisations armées renforcées par la mondialisation s’est accru. Ce nouveau cycle A favorise le développement ou le retour de puissances comme la Chine ou la Russie, mais aussi, et c’est nouveau, celui d’organisations armées non étatiques. L’année 2011, avec le désengagement des grands conflits périphériques en Irak et en Afghanistan contre des organisations armées, et la dernière guerre contre un État voyou, le régime du colonel Kadhafi, clôt une époque. Assez logiquement, on assiste donc à une nouvelle compétition des puissances, toujours sous contrainte nucléaire. Après une longue crise, la France réinvestit dans ses forces armées, pour continuer le combat contre les organisations armées et se confronter à d’autres États.

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