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Le rejet du mur : les Sahraouis entre fait accompli et guerre

Dix ans après les manifestations de Gdeim Izik,[1] le Sahara occidental (SO) revient d’actualité. Cette fois, il ne s’agit pas d’un mouvement social à l’intérieur des territoires occupés par le Maroc comme en 2010, mais d’une protestation provenant des civils réfugiés dans les camps établis près de la ville algérienne de Tindouf. Ainsi, le 21 octobre 2020, quelques dizaines de personnes bloquent le transit vers et depuis la Mauritanie en campant près du village de Gargarat, à environ 5 km de la frontière. Il s’agit là d’un point stratégique par lequel passent les marchandises en direction du reste du continent africain et qui rentre dans les zones interdites pour les armées des deux parties.[2] Le 30 octobre, en pleine protestation, le Conseil de Sécurité de l’ONU approuve une résolution par laquelle il renouvelle le mandat de la MINURSO pour 12 mois. Ce dernier fait état des actualités du conflit mais n’émet aucune condamnation à l’encontre des manifestants[3] qui, en revanche, sont accusés par le Maroc d’entraver la liberté de circulation. Le 13 novembre, l’armée marocaine intervient pour dégager la piste, pénétrant dans une zone dont l’accès lui est interdit et violant, de fait, le cessez-le-feu en vigueur depuis 1991. Le même jour, le Front Polisario répond par une série de tirs le long du mur militaire qui sépare en deux le territoire et déclare l’armistice rompu. Une guerre de basse intensité reprend donc au SO, racontée par les bulletins militaires quotidiens du Front Polisario et quelques reportages de la télévision algérienne, alors que la presse marocaine ne fait mention d’aucun affrontement et relate les succès du Royaume tant sur le plan diplomatique[4] que sur celui des investissements dans ses « provinces du Sud ». Comme on peut aisément l’imaginer, le conflit ne se déroule pas seulement sur le terrain, mais aussi dans les médias et en particulier sur le web. La guerre du Sahara, comme toutes les guerres, n’échappe pas aux lois de la propagande et de la censure. S’il est difficile d’avoir des informations sur ce conflit, il est toutefois possible de fixer quelques points historiques pour essayer de comprendre son origine et les éléments qui ont déterminé la fin d’un armistice qui durait depuis 1991.

Le Sahara occidental , un territoire convoité

Le contexte historique du conflit

Les frontières du SO résultent d’accords entre la France et l’Espagne signés au cours de la première décennie du 20e siècle, alors que les populations, hiérarchiquement organisées (guerriers, religieux, artisans, etc.), pratiquaient le nomadisme dans tout l’Ouest saharien – et donc bien au-delà de ces frontières. En 1884, un contingent espagnol débarque sur la péninsule de Dakhla et fonde le premier noyau de Villa Cisneros (ensuite renommée Dakhla). Le gouvernement de Madrid, auquel le Congrès de Berlin avait reconnu la possession de ces zones, essaie ainsi de se maintenir une place parmi les « grandes puissances » participant au partage du continent africain et, en même temps, songe à satisfaire les commerçants canariens qui réclament un comptoir sur le continent africain. En 1934, les Espagnols amorcent une lente pénétration du territoire mais à la fin de 1957, l’Armée de Libération, avec des cadres marocains et des combattants originaires d’Ifni et du Sahara, les oblige à se replier sur la côte. En février 1958, une opération militaire franco-espagnole remet en selle le régime franquiste qui transforme le territoire en province métropolitaine.[5] Dans la décennie suivante, Madrid lance un plan d’infrastructures et de développement du territoire suite à la découverte, en 1947, d’un important gisement de phosphates. En même temps, le régime réprime durement le premier mouvement nationaliste sahraoui né à la fin des années 1960.[6] En 1973, les rescapés de la répression coloniale fondent le Front Polisario,[7] qui, soutenu par la Libye et l’Algérie, combat militairement la présence espagnole. Pendant ce temps, le principal parti nationaliste marocain, le Istiqlāl, dénonce les frontières coloniales et revendique un « Grand Maroc » allant jusqu’au fleuve Sénégal – englobant donc le SO.[8] Dans les mêmes années, dans une Mauritanie pas encore indépendante, la revendication du Sahara, fondée essentiellement sur les traits culturels et linguistiques en commun avec les populations sous occupation espagnole, gagne du terrain.[9]

En 1963, sur requête du Maroc, l’Assemblée Générale de l’ONU inscrit le territoire dans la liste des territoires non autonomes, auxquels s’applique le droit d’autodétermination.[10] En 1974, Madrid se prépare à accorder l’autonomie à la province espagnole du Sahara, qui devrait se transformer en indépendance après une période de transition et un référendum.[11] La démarche espagnole est suspendue après que Rabat et Nouakchott demandent à la Cour internationale de justice (CIJ) de se prononcer sur le statut du territoire précolonial. Le 16 octobre 1975, la CIJ déclare que malgré l’existence des liens de différente nature entre une partie des populations sahariennes d’un côté, le Sultanat alaouite et l’ensemble mauritanien de l’autre, le référendum d’autodétermination n’est pas remis en cause.[12] L’interprétation de l’avis de la CIJ par Hassan II ne prend en compte que la première partie de l’avis. C’est ainsi que l’armée marocaine attaque le nord du SO, le roi organise une marche de 350 000 personnes qui devrait « libérer » le territoire de la présence espagnole (Marche Verte, 6 novembre 1975). Poussé dans un coin, le régime franquiste décide de se retirer et céder le sud du territoire à la Mauritanie et le nord au Maroc. Une grande partie de la population s’échappe dans les camps du Croissant-Rouge algérien, près de Tindouf. La guerre avec la Mauritanie s’interrompt en 1978, et en 1984 des relations diplomatiques sont établies entre la République arabe sahraouie démocratique et Nouakchott. Dans les années 1980, afin de nuire aux incursions sahraouies, l’armée de Rabat construit une série de murs, pour un total de plus de 2700 kilomètres, qui divisent encore aujourd’hui le territoire en deux, Nord et Sud.[13] En 1988, les parties acceptent un plan de paix qui comprend un cessez-le-feu et un référendum d’autodétermination. Celui-ci devrait avoir lieu en décembre 1992, organisé par la MINURSO. Mais à ce moment, le conflit entre les deux parties se déplace sur la composition du corps électoral. L’impasse est totale, malgré le fait qu’en 1997, les accords de Houston, conclus avec la médiation de l’envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU pour le Sahara Occidental, James Baker, prévoient la consultation référendaire en 1998. En 2002, la MINURSO clôture les listes électorales, qui ne sont pas reconnues par le Maroc malgré les négociations qui suivent dans les mois suivants et, surtout, un dernier plan Baker (2003). On y envisage l’autonomie du territoire pour cinq ans et ensuite une consultation référendaire, à laquelle non seulement les Sahraouis mais aussi les citoyens marocains résidant dans le SO depuis 1975 pourraient voter.[14] Cependant, à partir de 2004, Rabat rejette le principe du référendum d’autodétermination et exige que les négociations se fassent uniquement sur la base de la concession d’une large autonomie régionale ; cette hypothèse est à son tour repoussée par le Front Polisario. Si telles sont les possibles issues du conflit, il n’en reste pas moins que les négociations piétinent. Finalement, pour le mouvement nationaliste sahraoui, la reprise des armes en novembre 2020 est en même temps une réaction à la violation du cessez-le-feu mais se configure aussi comme la dernière possibilité de réaffirmer la subjectivité politique de toute une population ; c’est, en d’autres termes, la réponse à la colonisation marocaine qui nie cette subjectivité, en considérant l’Algérie comme seul interlocuteur.

Les deux acteurs principaux : les Sahraouis et l’État marocain

Dans le conflit du SO, le différend n’est pas seulement territorial : il concerne d’une part des États et d’autre part des populations qui, au fil du temps, ont montré à maintes reprises qu’elles ne voulaient pas être de simples spectatrices de l’histoire. L’acteur principal du conflit est donc le peuple sahraoui, terme qui à partir des années 1960 désigne officiellement les populations du SO éparpillées, hier comme aujourd’hui, dans différentes régions de l’Ouest saharien. Mais si auparavant les raisons de leur dispersion résidaient plutôt dans la pratique du nomadisme, aujourd’hui c’est le conflit qui provoque leur division en trois groupes principaux : les réfugiés dans les camps près de Tindouf (environ 170 000 personnes) ; ceux qui vivent dans les territoires occupés par les forces marocaines (environ 65 000 personnes), et la diaspora sahraouie (environ 10 000 personnes). Si comme le reconnait l’ONU le représentant légitime du peuple sahraoui est le Front Polisario (qui, à son tour, en 1976 a proclamé un État, la République arabe sahraouie démocratique, aujourd’hui membre de l’Unité africaine), cela ne veut pas dire que le mouvement nationaliste soit monolithique. Au-delà des différents courants politiques,[15] le fossé est entre les générations arrivées dans les camps en 1975-1976 et les « jeunes » (de 18 à 40 ans) dont l’inquiétude pour leur futur est une véritable bombe à retardement. Pour la plupart très instruits mais destinés au chômage ou à l’émigration,[16] ce sont eux qui depuis des années n’envisagent que la guerre comme seule sortie du cul-de-sac dans lequel tous les espoirs d’une résolution pacifique du conflit sont enfermés. Il n’est pas donc étonnant de voir des files de jeunes s’enrôler dans l’armée sahraouie après la réouverture des hostilités, malgré l’absence d’une véritable préparation sur le plan militaire. D’un autre côté, il faut considérer que tout ce qui arrive de l’autre côté du mur a une profonde résonance dans les camps, comme à l’occasion du campement de Gdeim Izik, quand un certain nombre de jeunes auraient voulu rejoindre El Ayoun pour s’unir aux manifestants, ils en furent empêchés par les dirigeants du Front Polisario.[17] La vision n’est pas non plus monolithique dans les territoires sous occupation où les Sahraouis sont devenus minoritaires à la suite des vagues de militaires et colons arrivés du Maroc depuis 1975. Ici, la population se partage entre ceux qui acceptent et participent à l’administration du territoire, reconnaissant la souveraineté marocaine ; ceux qui font de ce compromis une question de survie[18] et ceux qui, en revanche, ne cessent de protester soit contre la marginalisation sociale et la répression politique qu’ils vivent soit, tout simplement, pour l’indépendance du territoire – parfois unissant les deux motivations comme le démontrent les intifada qui se sont succédées depuis le début des années 1990.[19] Par ailleurs, cette situation rappelle de loin ce qui s’était produit au cours des dernières années de la présence coloniale espagnole, avec des notables inféodés au régime franquiste et les jeunes générations qui avaient décidé de former le Front Polisario.

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