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Comprendre la défaite américaine en Afghanistan

Selon le président Trump, si les États-Unis avaient voulu gagner cette guerre, cela aurait été fait en 10 jours, mais au prix de 10 millions de morts. Pour radicales qu’elles soient, ces déclarations de juillet 2019 sonnent comme l’aveu d’une absence de victoire des Américains. Mais comment expliquer leur incapacité à s’imposer de manière décisive sur le champ de bataille afghan ?

La guerre en Afghanistan a été lancée le 7 octobre 2001, en réponse aux attentats du 11 septembre. D’un côté, l’hyperpuissance américaine, et ses alliés de l’OTAN ; de l’autre, une opposition armée ne représentant même pas l’ensemble de l’Afghanistan, présentée comme arriérée et fondamentaliste. L’issue du conflit semblait relever de l’évidence : c’était le pot de terre contre le pot de fer. Pourtant, après 19 ans de conflit — le plus long que les États-Unis ont jamais mené —, Washington en est réduit à tenter de créer les conditions d’un processus de paix avec les talibans, pour quitter l’Afghanistan dans l’honneur. Que s’est-il passé ?

Les raisons structurelles qui nourrissent l’instabilité en Afghanistan

L’instinct de bien des analystes est d’accabler les États-Unis : en tant que grande puissance, bien entendu, toute erreur d’appréciation de leur part est lourde de conséquences. Mais ce serait sombrer dans la facilité que de faire porter toute la responsabilité de la situation actuelle sur les seuls Américains : l’Afghanistan n’était pas forcément un pays si facile à reconstruire et à stabiliser.

Historiquement, un État rentier, dépendant de l’extérieur

Certes, l’Afghanistan a été qualifié à juste titre, ces dernières années, d’État faible. Comment évoquer autrement un pays ravagé par quatre décennies de guerres ? Mais avant même cette longue guerre civile, l’État afghan souffrait d’importantes faiblesses.

Force est de constater qu’il s’agit d’abord d’un territoire qui, historiquement, a été constamment modelé par des pressions géopolitiques extérieures. Dès le XVIe siècle, par les Séfévides d’Iran et l’Empire moghol, puis, au XIXe siècle, par le Grand Jeu entre Russes et Britanniques. En fait, l’émergence de ce qui a parfois été qualifié de « premier État afghan », l’empire Durrani (1747-1826), est le fruit d’un double échec extérieur : tout d’abord, l’incapacité de l’empire des Safavides d’Iran à contrôler ses marches orientales, et donc afghanes (sa politique a même permis l’émergence des grandes tribus pachtounes comme forces politiques incontournables) ; d’autre part, l’échec des deux expériences impériales moghole et persane, en même temps. Cela a permis à Ahmad Chah Durrani de construire un empire bien plus grand que l’Afghanistan (incluant le Pakistan actuel, le Cachemire, le Nord-Est de l’Iran, et des franges de l’Asie centrale et de l’Inde actuelles). Mais cette première expérience étatique, fruit d’une situation géopolitique exceptionnelle, n’a pas résisté à la mort de son fondateur, en 1772, et s’est vite fracturée. La naissance de l’État afghan tel qu’on le connaît, dans ses frontières actuelles, est plutôt à rattacher au « deuxième État afghan » de Dost Mohammad Khan et, surtout, de son petit-fils Abdur Rahman Khan, au XIXe siècle. Et cet État a été possible parce que l’Empire britannique souhaitait un État tampon entre les Indes britanniques et l’Empire russe, un État sous contrôle, mais assez solide pour éviter toute possibilité de morcellement. C’est la diplomatie britannique qui est responsable des frontières afghanes actuelles, y compris du coup d’arrêt imposé aux Iraniens convoitant Hérat jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle (1). À défaut de pouvoir imposer un contrôle direct, elle s’est assurée que l’État afghan resterait sous son emprise.

Cette influence géopolitique a été confirmée par une certaine dépendance financière, faisant de l’Afghanistan un État rentier, un fonctionnement particulier qui a perduré. Jusqu’à l’invasion soviétique, Kaboul a profité du soutien financier des Britanniques, des Soviétiques, des Américains, tous enclins à se montrer généreux au nom du « Grand Jeu » du moment. Nikita Khrouchtchev le dit lui-même dans ses mémoires : même si l’aide soviétique a été particulièrement généreuse, Moscou pensait qu’il coûterait bien plus cher à l’URSS de contrer une présence militaire américaine en Afghanistan (2). Le fait d’être un « pion » sur l’échiquier international a permis aux leaders afghans de ne pas avoir à développer de véritable système de taxation. Ce laissez-faire fiscal, très clair dès les années 1930 (3), a été associé à une non-interférence dans les affaires locales, apaisant les notables et les religieux, qui pouvaient ainsi conserver les bénéfices du système de patronage traditionnel. Mais, en contrepartie, l’État s’est privé d’une source essentielle d’indépendance face à l’étranger et de contrôle de son économie.

À propos de l'auteur

Didier Chaudet

Chercheur associé à l’IFEAC (Institut français d’études sur l’Asie centrale), chercheur non-résident à l’IPRI (Islamabad Policy Research Institute), directeur de la publication du CAPE (Centre d’analyse de la politique étrangère).

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