Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Le « sport power » au service de la France

Concernant l’accueil des méga-événements sportifs, l’inquiétude demeure la règle pour les mois qui viennent : les Jeux de Tokyo, censés se tenir à l’été 2020, sont reportés d’un an, et sont, à l’heure actuelle, encore incertains. Pour certains observateurs, ils restent conditionnés à une immunité collective que l’on estime difficile à atteindre en l’espace de quelques mois ou à la découverte d’un vaccin, rendant l’événement « sûr » pour les équipes nationales comme pour les spectateurs. Pour le Comité international olympique (CIO), et notamment Thomas Bach, son président, le choix est manichéen : les Jeux devront se tenir au cours de l’été 2021 ou ne seront pas, tout simplement. À l’échelle française et en dépit des circonstances, deux compétitions extrêmement médiatisées que sont le tournoi de Roland-Garros et le Tour de France ont pu se dérouler au cours de l’été 2020, en appliquant des consignes sanitaires spécifiques. Difficile de dire si ce type d’organisation pourra se reproduire à l’avenir et d’imaginer l’état de la situation sanitaire d’ici quelques mois.

Concernant la place du sport au sein de la société française, là encore, le bilan est pour le moins inquiétant. Si la diplomatie sportive se met en œuvre au-delà des frontières, elle doit également trouver un écho au sein de l’État. En l’occurrence, le sport power ambitionne de toucher le territoire métropolitain comme ultra-marin, en faisant de la France une nation sportive. Les raisons sont diverses : développement de nouveaux « champions », culture du sport pour des raisons pédagogiques, éducatives, de santé publique ou purement récréatives. Or, depuis mars 2020 et le premier confinement, le sport fait face à d’immenses difficultés. Le sport amateur a été mis à l’arrêt forcé, tandis que le sport professionnel doit faire face à d’énormes contraintes, menaçant l’existence de certaines ligues sur le moyen terme. Cette crise pluridimensionnelle aura également mis en exergue l’extrême fragilité du modèle économique du sport, que l’on savait déjà imparfait. Face à d’autres urgences, le sport ne semble plus considéré comme une priorité et les conséquences pourraient donc être catastrophiques pour les années à venir en termes de pratique, lien social et évidemment sur le plan économique. Rappelons que la BPCE avait estimé que le secteur sportif français pesait 90,8 milliards d’euros et représentait 448 000 emplois.

Souvent oublié, le sport au féminin se trouve évidemment très largement impacté par cette crise, avec une médiatisation quasi-inexistante depuis le début 2020, l’arrêt de très nombreux championnats et le retrait de certains partenaires économiques, fragilisant d’autant plus un secteur souvent précaire. Denis Masseglia, président du CNOSF, l’a dit lors d’une audition au Sénat : « Sans plan de sauvetage, il n’y aura plus de sport pro féminin » (10).

En d’autres termes, le sport power français s’est considérablement développé et structuré au cours des dix dernières années. Considéré pendant longtemps comme accessoire, négligé, voire même moqué, le sport est pourtant devenu, depuis le début des années 2010, un argument diplomatique, politique et économique porteur. La présence française au sein d’institutions internationales, la bonne santé d’acteurs économiques français sur le marché international comme l’accueil dans les prochaines années de plusieurs méga-événements sportifs peuvent en témoigner.

Toutefois, la crise de la COVID-19 semble quelque peu bouleverser ce panorama, en portant un coup immense au sport professionnel comme amateur, en termes de pratique, de priorité politique et de santé, menaçant pour certains leur survie économique. Les prochains mois et années seront donc cruciaux à bien des égards. Par ailleurs, et dans cette lignée, la diplomatie sportive française devra également être vigilante à inventer un « après Paris 2024 », afin que ce méga-événement sportif ne soit nullement la fin d’une aventure, mais bien au contraire, une étape essentielle dans le développement de nouveaux projets. À ce titre, les réflexions sur l’héritage, largement mises en avant par le Comité international olympique depuis 2014 et son Agenda 2020 prennent tout leur sens.

Notes

(1) Archives de l’Assemblée nationale, Compte-rendu intégral, 4 novembre 1960, p. 3082 (https://​bit​.ly/​3​5​o​A​NYZ).

(2) N’entretenant plus de relations bilatérales depuis 1950, Pékin et Washington utilisèrent le championnat du monde de tennis de table organisé au Japon en 1971, pour renouer contact. Entérinant ce rétablissement des relations diplomatiques, Richard Nixon se déplacera en Chine en 1972.

(3) Citons les échecs des candidatures de Paris pour les Jeux olympiques et paralympiques de 1992, 2008 mais surtout celui de 2012, sans oublier ceux de Lille (2004) et d’Annecy (2018).

(4) Rapport au Président de la République (https://​bit​.ly/​2​H​0​x​wG4).

(5) Données issues du ministère des Sports, novembre 2020.

(6) « Diffusion des Jeux olympiques – Médias et Jeux olympiques – télédiffusion » (https://​bit​.ly/​3​k​q​f​WZE).

(7) Daam Van Reeth, « Forecasting Tour de France TV audiences : A multi-country analysis », International Journal of Forecasting, Volume 35, Issue 2, 2019, p. 810-821.

(8) Chiffres médias, Tour de France 2020 (https://​bit​.ly/​2​I​A​O​lYg).

(9) Sont appelées « éléphants blancs » les infrastructures construites spécifiquement pour une manifestation sportive et qui, faute de moyens suffisants pour les entretenir et d’utilisation régulière a posteriori, tombent en ruine.

(10) Vidéo de l’audition de Denis Masseglia, président du Comité national olympique et sportif français devant la commission de la Culture, de l’Éducation et de la Communication du Sénat, le mercredi 4 novembre 2020 (https://​bit​.ly/​2​I​x​S​ug7).

L2gende de la photo en première page : Vue d’artiste de la place du Trocadéro et du Champ-de-Mars pour les JO de 2024, qui seront organisés à Paris. Considérés comme l’évènement sportif le plus médiatique au monde, les JO d’été vont faire de Paris le cœur du monde durant 45 jours. Les organisateurs français, qui doivent accueillir 15 000 athlètes de 206 nations, s’attendent à ce que l’évènement soit suivi par 4 milliards de téléspectateurs. (© Luxigon/Paris2024)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°59, « Géopolitique de la France », Décembre 2020 – Janvier 2021.

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