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La stratégie comme globalité

La stratégie a structuré votre carrière, avec un grand nombre de publications autour de Clausewitz, la réflexion stratégique, la (contre-)guerre (contre-)irrégulière… et plus récemment le Brexit et la mémoire et les usages politiques des batailles. On peut dire qu’il y a un grand écart entre un sujet très large et un sujet très ciblé. Pourquoi ? Le lien entre les deux peut-il être clausewitzien ?

Béatrice Heuser : Oui, vous pourriez le dire. Clausewitz n’a pas été le premier à reconnaître le lien entre la politique et la guerre, mais il a été le premier à l’articuler. Pour moi, la question a toujours été de savoir pourquoi les gens pouvaient choisir la guerre, le pire et le plus destructeur de tous les moyens, pour poursuivre leurs objectifs politiques, en sachant que le traitement était souvent bien pire que la maladie, au moins d’un point de vue rétrospectif. Une réponse est bien sûr que, lorsque les gens choisissent la guerre, ils ne comprennent pas pleinement ce que cela leur coûtera ; ou bien qu’ils ne se soucient pas de ce que cela coûtera à leur pays, acceptant la souffrance non seulement de leurs ennemis, mais aussi de leurs compatriotes. Cela est certainement vrai pour les régimes autrichien et allemand au début de la Première puis de la Deuxième Guerre mondiale, mais cela était également vrai pour Napoléon Ier et Napoléon III et pour de nombreux autres décideurs clés avant eux. Aujourd’hui, il est plus facile pour les régimes d’utiliser des armées professionnelles et volontaires pour des opérations extérieures que des forces de conscrits ; pour Napoléon Ier et les régimes allemands des deux guerres mondiales, il était plus facile et moins coûteux d’utiliser des forces de conscription.

Je trouve les insurrections plus faciles à comprendre que la décision de s’engager dans une guerre expansionniste : les insurgés veulent un changement de régime dans leur propre pays, et les souffrances sous un régime despotique peuvent être telles qu’en tant que critiques du régime, ils doivent choisir entre l’emprisonnement, la torture et la mort ou bien risquer leur vie (et celle des autres) dans une insurrection. Vous pouvez voir pourquoi ils pourraient choisir cette dernière.

Dans tous les cas, mon intérêt a toujours été de comprendre le raisonnement de ceux qui sont allés à la guerre et de ceux qui les ont soutenus. On pourrait donc dire que mes intérêts portent sur le niveau stratégique, là où se croisent la politique et le recours à la force armée. Dans mon prochain livre, qui sera publié cette année chez Oxford University Press, j’examine comment les gens ont pensé à la guerre depuis les premières preuves écrites dont nous disposons : l’ont-ils considérée comme mauvaise ou même comme souhaitable ? Pensaient-ils que des soldats professionnels ou des citoyens-­soldats étaient préférables ? Pensaient-ils que tuer des civils était tabou ? Ce sont des questions qui accompagnent mes recherches depuis le tout début, que ce soit sur la dissuasion nucléaire, la guerre froide ou l’évolution de la stratégie.

La « stratégie » peut être définie de bien des façons – en fait, ses définitions sont innombrables. Quel est/pourrait être la vôtre ?

Dans mon livre Penser la stratégie (Picard, Paris, 2013), j’ai formulé la définition suivante : « La stratégie est une voie globale visant à réaliser des fins politiques et incluant la menace ou l’usage effectif de la force, dans une dialectique des volontés. » J’ai ajouté que la stratégie doit aussi s’adapter à l’évolution d’un conflit, et ne peut pas rester la même du début d’un conflit prolongé jusqu’à sa fin, comme Clausewitz le stipulait.

Pour simplifier, je dirais maintenant que, dans le contexte de la guerre et de la paix, élaborer des stratégies signifie soupeser les mauvaises options. Toutes les options sont mauvaises : l’usage destructeur de la force peut sembler le pire, mais subjectivement, ceux qui envisagent son utilisation – à moins que nous ayons affaire à des despotes criminels – le font parce que l’injustice de leur situation actuelle semble encore pire. Et puis, une fois le recours à la force décidé, l’élaboration de la stratégie doit soupeser d’autres options : choisissez-vous une invasion terrestre, une attaque aérienne, un blocus naval ? Si votre propre pays est envahi ou attaqué d’une autre manière, évacuez-vous uniquement vos enfants des villes ou bien également les adultes, au risque de l’effondrement de l’économie ? Ou bien exposez-vous ces adultes aux bombardements et à la mort pour maintenir l’économie en marche ? Et ainsi de suite : toutes les options sont horribles et causeront une grande détresse, chacune à sa manière. Le stratège a les yeux bandés comme Justitia tenant les balances qui soupèsent les différentes options et dont toutes les conséquences ne peuvent être vues par le stratège. Saint Augustin d’Hippone nous a appris que pour décider si une guerre est juste, il faut soupeser différents maux : l’injustice, la douleur et la souffrance de la situation actuelle et la douleur et la souffrance causées par la guerre. Mais le problème est que nous ne pouvons pas les soupeser correctement, car nous ne pouvons avoir qu’une faible estimation des conséquences de nos actions ou de notre inaction. C’est l’énigme morale de l’élaboration de la stratégie.

À l’ère des opérations multidomaines, des satellites et des forces spéciales, est-il toujours pertinent d’étudier les auteurs classiques ?

Si vous regardez l’histoire connue de l’Europe au cours des 2 500 dernières années, comme j’essaie de le faire, vous voyez des changements et des évolutions inégales dans différents domaines. La technologie produit bien sûr les plus grands changements. Ceux apportés par la puissance aérienne étaient difficiles à imaginer avant le XXe siècle, tout comme les armes nucléaires. La technologie a transformé non seulement la guerre, mais également des facteurs socio-­économiques sous-­jacents qui ne sont pas reconnus. Alors que les empires d’autrefois voulaient contrôler des territoires et des populations toujours plus vastes, la dernière chose que veulent les pays prospères d’aujourd’hui, c’est plus d’immigrants et une population plus importante, ou être accablés par le fardeau d’avoir à régner sur d’immenses terres improductives.

Ce qui a le moins changé, c’est la nature humaine et la dynamique des sociétés : leur poussée ou leur acceptation de la guerre ou de la paix, leur aspiration à un leadership décisif et leur critique à son égard, la grande importance des variations culturelles, la lutte pour l’égalité de certains et la résistance contre elle par les autres, la jalousie contre la générosité, l’égoïsme contre la croyance en l’égalité humaine, qui peuvent souvent être associées à des conditions de pauvreté contre celle de richesse.

En examinant de plus près les questions liées à la stratégie, il est étonnant de constater à quel point les idées clés des auteurs classiques ont été durables et sont toujours influentes. La distinction de Platon entre la guerre étrangère et la guerre civile, bien qu’elle ne reflète guère la réalité de la guerre à travers les âges, a créé deux catégories de pensée qui sont toujours d’actualité. L’opinion d’Aristote selon laquelle une guerre, pour être justifiée, doit viser une bonne paix et les conditions de Cicéron pour rendre la guerre acceptable sont à la base du droit international moderne. Des générations de penseurs ultérieurs les ont embellies et les ont méditées sous des angles différents, mais les idées de base résonnent encore, et leur logique tient toujours.

Clausewitz mis à part, quel serait, à votre avis, le « top trois » des auteurs les plus puissants d’un point de vue heuristique ?

Dans l’ordre chronologique, il s’agirait du troisième marquis de Santa Cruz de Marcenado, complètement oublié en dehors de l’Espagne. Et même là, on s’en souvient uniquement parce que des rues portent son nom. Ses écrits sur la contre-­insurrection – comment prévenir les soulèvements, comment y faire face et comment pacifier les populations insatisfaites et les transformer en membres acceptants et productifs d’un nouveau régime – sont les plus sages de tous ceux écrits avant le XXIe siècle. Le fait que Santa Cruz de Marcenado lui-­même soit mort horriblement dans une opération de contre-­insurrection en Afrique du Nord est une sombre ironie. Il a également écrit sur tous les autres aspects de la guerre dans son ouvrage en sept volumes, maintenant discuté par un jeune universitaire espagnol, Pelayo Fernández García, mais ce sont ses réflexions sur la contre-­insurrection qui sont pour moi les plus brillantes.

Ensuite, il y a le comte de Guibert. Il a écrit plusieurs ouvrages, dont seul le premier a eu un impact énorme à l’époque, circulant secrètement sous forme de manuscrit pendant plus de dix ans avant d’être imprimé de manière anonyme par peur de la censure. C’est son Essai général de tactique, que Napoléon a étudié, et qui a grandement influencé Clausewitz. Son dernier ouvrage, totalement oublié, est son De la Force publique. De mes trois stratégistes préférés, Guibert est probablement le plus grand et le plus original, notamment parce qu’il a eu le courage et l’intégrité intellectuelle de revoir complètement ses vues antérieures sur le recrutement des soldats : dans l’Essai général, il prônait une armée purement citoyenne comme le deviendra l’idéal de la Révolution française. Dans De la Force publique, il reconnaissait qu’une telle armée ne pouvait pas être utilisée pour une opération extérieure et qu’il y avait une contradiction entre l’idéal du citoyen comme penseur critique, mais pacifique, et le soldat comme instrument de guerre obéissant. Le patriotisme éclairé de Guibert est mon étoile directrice personnelle : il n’était pas xénophobe, mais visait un monde dans lequel tous les peuples libres vivraient en paix, apprendraient les uns des autres et prospéreraient grâce au commerce et aux échanges libres.

Troisièmement, il y a Otto August Rühle von Lilienstern, camarade de Clausewitz au sein de la première promotion des élèves officiers à l’école de guerre prussienne. Clausewitz a repris plusieurs idées clés de Rühle, y compris le titre de son livre, Vom Kriege. Plus important encore, Rühle a reconnu que certaines personnes ne menaient pas la guerre pour créer une meilleure paix, mais pour défendre leurs propres intérêts – continuer à dominer leur État. Cela préfigure l’idée orwellienne de 1984. Il s’est ainsi rendu compte que l’adversaire ne veut pas forcément la paix, soit une hypothèse normale pour nous en Occident, puisque Aristote a dit qu’on fait la guerre pour avoir la paix. La supposition d’Aristote s’est montrée fausse encore et encore : cela explique pourquoi nous avons de telles difficultés à combattre des entités qui se satisfont de prolonger un conflit pendant une génération ou plus et qui attendent que nous nous retirions finalement, alors que nous désespérons de réussir. Aussi Rühle a‑t‑il peut-être été le premier à reconnaître qu’en temps de guerre, les deux camps jouent avec l’« opinion internationale » et essaient de l’avoir de leur côté.

Vous travaillez à présent au Royaume-­Uni, mais vous avez également exercé des fonctions académiques en Allemagne et en France. Lequel de ces différents pays est le plus à l’aise pour travailler sur des études stratégiques ? Un pays est-il plus « favorable aux études stratégiques » qu’un autre ?

Dans une perspective de long terme, la première culture à développer des réflexions explicites sur la stratégie fut l’Empire romain oriental (byzantin). Puis, au XVIe siècle, l’Italie prend la tête, suivie de la France aux XVIIe et XVIIIe. Tout à la fin du XVIIIe siècle, il y eut une augmentation du nombre de penseurs allemands écrivant sur la guerre (ils l’appelaient notamment « Wehrkunde »), Clausewitz établissant le standard supérieur, bien sûr. Les penseurs anglais de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle étaient très intéressants, mais il y eut ensuite un hiatus dans les publications sur la guerre contre les îles britanniques qui ne prit fin qu’à la fin du XIXe siècle. Depuis, une série d’auteurs de premier ordre, certains avec des opinions politiques très problématiques, tels que C. E. Callwell et J. F. C. Fuller, ont vu le jour, avec une école particulière de war studies dont Basil Henry Liddell Hart est le père fondateur. Celle-ci est empirique et est en grande partie ancrée dans l’historiographie. L’école des war studies est bien sûr institutionnalisée avec l’unique Département d’études sur la guerre du King’s College de Londres, où j’ai enseigné pendant dix ans au début de ma carrière. Elle résiste toujours à la tradition américaine rivale.

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