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La stratégie aéroterrestre turque en quête d’une doctrine nationale

Depuis l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en 2016, la Turquie fait preuve d’un « activisme militaire » remarqué, tant par la multiplication et l’extension de ses théâtres d’opérations, de son étranger proche à la Libye, que par le succès de ses armes, notamment de ses drones tactiques à Afryn et dans le Haut-Karabagh. Le modèle expéditionnaire qui se dessine interpelle les observateurs par la facilité avec laquelle il semble pouvoir être transposé d’un contexte à un autre, son efficacité dans la contre-insurrection contre le PKK et la guerre par procuration en Syrie et en Libye ne pouvant se résumer au simple écart de puissance de la Turquie avec ses adversaires.

L’intérêt est d’autant plus marqué qu’associant des forces paramilitaires, voire miliciennes, à des éléments de haute technologie tels que la guerre électronique, la frappe de précision et les UAV, la Turquie semble participer des modèles de « révolution dans les affaires militaires alternative » qui revalorisent les systèmes de levée populaire à des fins de projection (1). Ces développements de son outil militaire apparaissent à cet égard en rupture avec le format d’armée conventionnel, voire américano-­centré que la Turquie avait adopté jusqu’ici. Ils attesteraient de la prise d’ascendant de la vision contre-­subversive turque, dite de kontrgerilla , articulée autour de l’encadrement de supplétifs locaux par les forces spéciales et la décapitation du C2 adverse. Dans le discours turc, ces nouvelles « interventions de stabilisation régionale » sont ainsi perçues comme une prolongation de l’effort de contre-­insurrection interne, s’imposant dans ses méthodes et ses moyens comme l’instrument d’une « défense avancée » à même de dissuader et de prévenir toute agression. Cette évolution souligne le revirement d’Ankara vis-à‑vis du monde musulman, qu’il ne s’agit plus de constituer en « profondeur stratégique » par l’aura de son soft power, mais qu’il s’agit de neutraliser militairement pour pouvoir garantir « l’autonomie stratégique » du pays (2).

Si la grande stratégie turque, que ces interventions servent, connaît ainsi une ample publicisation au travers des débats portant sur la tension que connaîtrait sa politique étrangère entre « audace néo-ottomane » et « prudence républicaine » (3), les schémas opératifs qui les structurent et les doctrines qui les inspirent se font discrets. L’analyse de la pensée militaire turque semble en effet rendue captive par deux éléments, à savoir les considérations portant sur l’état des relations civilo-­militaires et les préoccupations à propos de la modernisation de ses forces, ou plutôt du niveau d’accomplissement de sa BITD nationale. Si le premier point est crucial en ce qu’il renseigne sur l’identité de l’autorité chargée de définir les « concepts de sécurité nationale » d’une Turquie qui se présente encore comme une « nation en arme » (4), il permet tout au plus de définir les grandes tendances de développement et la rationalité d’emploi de la force, mais non sa pratique. Quant au second, il trahit une certaine préférence et fascination turque pour les solutions techniques et la puissance industrielle par rapport à l’élaboration doctrinale des questions militaires, une tendance qui n’a pu qu’être renforcée après le putsch raté de 2016 et dont l’une des conséquences a été de neutraliser les centres de formation et de réflexion de l’armée. Déploré par les analystes turcs eux-­mêmes, un débat public sur ce qu’ils définissent comme la restructuration des forces, soit non pas simplement leur revalorisation capacitaire, mais bien leur transformation organisationnelle et opérationnelle (5), est pour l’instant absent, car surpolitisé (6). Pourtant gage de crédibilité et de juste compréhension des intentions militaires d’un acteur, l’existence d’un Livre blanc turc demeure anecdotique, sa dernière itération remontant aux années 2000 malgré les appels à son renouvellement (7). De la même manière, les inflexions du « Document de sécurité nationale », surnommé « Livre rouge », demeurent secrètes (8).

Pour pouvoir identifier la stratégie militaire turque et ses concepts d’opération, c’est donc un important effort de reconstitution qu’il faut entreprendre et que cet article propose de résumer, en tentant de lier aux quelques documents et déclarations publics l’analyse des opérations entreprises dans le contexte post-­guerre froide.

Les prémices du modèle actuel

Dans les années 1990, le paradigme de la défense turque est celui des « deux guerres et demie ». Formalisée en 1996 par le centre pour la recherche stratégique du ministère des Affaires étrangères, cette doctrine prévoyait une structuration des forces turques de façon essentiellement dissuasive, pour à la fois prévenir l’agression de deux ennemis de haute intensité (Grèce et Syrie) et contenir l’ennemi insurrectionnel intérieur (le PKK) (9). Elle marque une première rupture avec le modèle de défense territoriale de la guerre froide. Il ne s’agissait plus de survivre à l’invasion du réduit anatolien, mais d’émuler le concept OTAN d’attaque des forces de deuxième échelon (FOFA) dans une vision de son environnement régional rappelant les anciens concepts européens de « ceinture de feu ». Un cercle de détection élargi par les nouveaux capteurs spatiaux et aéroportés aurait donné lieu au-delà des frontières turques à l’annihilation de l’adversaire dans sa profondeur. Le général Kivrikoglu, alors chef de l’état-major des armées, décrivait ainsi l’objectif d’une force capable de déploiement rapide et maîtrisant les opérations inter-armées pour mener des interventions éloignées (10). La modernisation envisagée engagea alors la professionnalisation, avec dès 1992 une réduction d’un tiers des forces terrestres et l’adoption du format de la brigade en lieu et place des divisions (11). Elle devait ensuite bénéficier d’un important plan d’acquisition à l’étranger, évalué à 150 milliards de dollars sur trente ans, pour renouveler la flotte de blindés et de chasseurs, disposer d’hélicoptères d’assaut, développer une arme balistique et acquérir satellites, AWACS et drones d’observation.

Cette ambition se vit cependant contrecarrée et même débordée par son début d’application opérationnelle. L’intensification des raids transfrontaliers dans le nord de l’Irak contre le PKK de 1991 à 1999, pour justement constituer une première zone de sécurité avancée, aboutit à l’échec de plusieurs contrats d’armement avec l’Occident et surtout renforça l’appareil de contre-­subversion turc sur les éléments conventionnels de l’armée. L’implantation de garnisons et la menée de patrouilles au service d’un procédé de « recherche, identification et destruction » se révélant inefficaces contre le PKK, une nouvelle doctrine, poursuivie jusqu’en 2010, de « domination spatiale » fut adoptée (12). Celle-ci fit porter l’effort de défense territoriale et des opérations de ratissage sur le développement de supplétifs locaux mobilisés comme « gardes-­villageois » pour mieux consacrer des forces commandos à la décapitation des cibles de haute valeur ajoutée. La montée en puissance consécutive des équipes spéciales de la gendarmerie et de la police, recrutées parmi les milieux nationalistes ou idéalistes (Ülkücü) du parti d’extrême droite MHP (13) et du mouvement des Loups gris (14), fut ainsi combinée à la vision réseau-­centrée de la guerre dans un nouveau procédé, « d’observation, visualisation et destruction » des cibles. Près de 20 ans plus tard, les opérations turques apparaissent comme l’approfondissement de cette solution. Elle est constituée, d’une part, de la maturation de l’appareil des forces de la Kontrgerilla, soit l’accent porté sur le développement de commandos qualifiés par les Turcs eux-­mêmes d’« hybrides » (15), servant à la fois de police militaire et d’unités d’intervention. Elle est augmentée, d’autre part, à travers l’accent porté sur la maîtrise et la préservation des complexes de reconnaissance et frappe constitués par l’artillerie, les flottes de drones et les capteurs déportés, qui interviennent dans une logique de multiplicateurs de force.

L’ébauche d’une armée nouvelle

Depuis les années 2000, la Turquie, soucieuse de nouvelles sanctions pouvant porter sur ses systèmes d’armement, a ainsi poursuivi le principe d’une modernisation par les capacités réseau-­centrées, mais selon une logique de substitution des importations. C’est lors de la réunion de 2004 du comité exécutif de l’industrie de défense (SSIK) qu’est véritablement lancé l’objectif de constituer une BITD autosuffisante et soutenable. L’effort est particulièrement soutenu, avec une production domestique satisfaisant désormais plus de 75 % des besoins de la défense du pays, alors qu’elle n’y parvenait qu’à hauteur de 25 % en 2003 (16).

Les concepts de force associés à cette modernisation furent « Kuvvet 2014  » et « Kuvvet 2020 »(17). Le premier peut être décrit comme l’approfondissement pragmatique de la vision des années 1990, précisant les besoins immédiats des forces turques pour atteindre l’objectif d’une mobilité stratégique et d’une capacité de préemption. Le général Buyukanit, chef de l’état-­major des armées en 2006, soulignait à nouveau l’impératif de mener des opérations interarmées intégrées et précisait la nécessité de disposer en conséquence de forces de réaction rapide plus compactes, constituées de professionnels et bénéficiant de moyens organiques de défense antiaériens et de frappes de précision. L’accent était particulièrement porté sur la maîtrise d’une capacité à opérer en continu, par tout temps, de jour comme de nuit et dans tous milieux, pour prendre l’ascendant sur l’adversaire irrégulier. La réduction des forces en parallèle de l’augmentation de celles spéciales fut poursuivie avec la création de six brigades de commandos en 2007 et la diminution de 20 à 30 % des effectifs généraux.

« Force 2020 » incarne quant à lui le saut qualitatif d’une force désormais jugée apte à la dissuasion, à même de triompher dans un cadre asymétrique et de maîtriser les opérations « hybrides ». Est envisagée l’insertion rapide d’unités « d’un haut degré de survivabilité », capables de mener un combat dans les domaines du cyberespace, de l’air et de l’espace (18). Alors que la professionnalisation semble stagner à 50 % des effectifs, la centralité des forces spéciales en est encore renforcée, avec désormais 16 brigades de commandos depuis 2018 et la participation aux opérations extérieures des unités de la police et de la gendarmerie, constituées en divisions.

Avec le retour du « syndrome de Sèvres » en 2015 à la suite du putsch militaire et de la reprise des hostilités avec le PKK, ce modèle de force a été mis à l’épreuve par l’accélération des interventions turques, motivée par le sentiment d’urgence à enfin établir le glacis stratégique sur les approches du territoire et à sécuriser les approvisionnements du pays. Les performances décevantes lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en 2016 marquent les dernières hésitations à délaisser l’approche conventionnelle fondée sur le couple blindés/artillerie pour celle de la Kontrgerilla. S’engageant résolument dans l’encadrement des restes de l’Armée syrienne libre par la formation de l’Armée nationale syrienne en 2018 et perfectionnant l’intégration dynamique de l’appui-­feu par le déploiement des drones tactiques TB2, polyvalents et peu onéreux, la Turquie formalise avec l’opération « Rameau d’olivier » la synthèse doctrinale ébauchée depuis les années 1990. Celle-ci est décrite formellement comme un modèle d’opérations « continues, polyvalentes et proactives (19) ».

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