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Les enjeux géostratégiques en Antarctique : la coopération à l’épreuve ?

La coopération originale instaurée par le traité de 1959 avait bénéficié d’un contexte géopolitique particulièrement favorable. La région n’a cependant pas été depuis préservée de toutes tensions diplomatiques, la compétition autour de l’exploitation de ses ressources et de la présence des États dans la zone s’étant d’ailleurs amplifiée ces dernières années.

La coopération est à la source et au fondement du système du Traité sur l’Antarctique. À la source, dans la mesure où c’est la volonté de prolonger l’Année géophysique internationale (1957-1958) qui précipite la convocation d’une conférence internationale afin de déterminer le statut juridique de l’Antarctique. La coopération scientifique internationale précède la coopération politique. Celle-ci est alors inscrite comme fondement du Traité sur l’Antarctique adopté le 1er décembre 1959, lequel consacre la démilitarisation complète de la zone et « gèle » les différends territoriaux. Ce traité ratifie ainsi la mise à l’écart de la région australe des principales tensions géopolitiques de l’époque, ce qui ne traduit pas tant un désintérêt des États pour celle-ci qu’un consensus entre eux concernant sa gouvernance, construit autour de son attrait scientifique.

L’Antarctique est en revanche projeté au cœur des enjeux internationaux au tournant des années 1970 et 1980. Cette évolution résulte des modifications dans la composition de la communauté internationale et des changements dans les rapports de force en son sein. Les États nouvellement indépendants contestent le fait que la gestion du continent soit accaparée par un groupe restreint de pays relevant pour l’essentiel du « Nord global ». Ayant émergé à l’extérieur des institutions ad hoc, la contestation aurait dû être interne avec l’entrée au sein de la communauté antarctique de certains parmi ses pourfendeurs historiques (Chine, Inde). Il n’en sera rien, du moins initialement.

D’abord discrète, la présence de Pékin se fait de plus en plus en manifeste ces dernières années. Il serait pour autant réducteur de lui imputer, seule, les (relatifs) remous secouant actuellement la communauté antarctique. Les ressorts sont plus profonds, les acteurs impliqués plus nombreux et les conséquences plus larges.

Les enjeux commerciaux liés à l’exploitation des ressources

L’intérêt pour les ressources minérales apparaît dans les années 1970 : alors que les chocs pétroliers compromettent l’approvisionnement en hydrocarbures, des découvertes laissent entrevoir les potentialités des eaux australes en la matière. Ce contexte incite les membres de la communauté antarctique à engager des négociations afin de pallier l’absence de cadre juridique.

La France et l’Australie refusent de ratifier un premier texte (Convention de Wellington sur la réglementation des activités relatives aux ressources minérales de l’Antarctique, 2 juin 1988) autorisant, tout en les encadrant strictement, les activités d’exploration et d’exploitation des ressources minérales ; ce refus provoque dès lors l’adoption d’un nouvel instrument (Protocole de Madrid relatif à la protection de l’environnement, 4 octobre 1991) instituant, pour sa part, un régime d’interdiction (en dehors des activités de recherche scientifique).

Ce texte ne ferme cependant pas toute perspective d’exploitation. Dès l’origine, les États conviennent d’exclure du régime d’interdiction l’exploitation des glaces et des icebergs. Ils visent ici notamment les projets de remorquage de ces blocs proposant d’alimenter en eau douce les régions les plus arides. Émergeant dès les années 1970, le sujet connaît une nouvelle actualité en raison du projet développé récemment (2018) par un industriel émirien. Les doutes exprimés quant à sa pertinence et à sa fiabilité économiques nuancent cependant l’enjeu que la question représente actuellement au titre de l’exploitation des ressources minérales. Il en va à certains égards de même pour ce qui concerne une autre ressource, « minérale » au sens géologique, mais ne relevant pas du cadre juridique prévu pour les ressources minérales selon le Protocole de Madrid : les météorites. Les divergences d’appréciation empêchent qu’un consensus se dégage pour inscrire la prospection, voire l’exploitation de ces fragments, présents en nombre sur le continent, dans le régime d’interdiction. Mais elles portent seulement sur ses contours, sans constituer une remise en cause générale.

Le principe même de l’interdiction serait en revanche compromis par l’attitude adoptée récemment par certains États. La Russie est ici principalement désignée. Lors de la dernière Réunion consultative du Traité sur l’Antarctique (RCTA) à Prague, en 2019, Moscou a, il est vrai, invité à pleinement considérer « l’intérêt croissant pour une utilisation plus intensive des ressources de l’Antarctique, notamment la question de l’exploitation “remise à plus tard” des ressources minérales ». La formule est prudente et la Russie se garde de contester frontalement le principe d’interdiction posé dans le Protocole de Madrid. La réaction des parties consultatives s’est en outre avérée univoque autour de la réaffirmation ferme de l’attachement à son endroit. Le consensus de 1991 prévaudrait toujours.

Les enjeux liés aux ressources naturelles ont, contrairement aux ressources minérales, des racines anciennes. Elles remontent aux grandes explorations du continent blanc au XIXe siècle. Les considérations politiques poussant les États dans la course vers le Sud en rencontrent alors d’autres, de nature économique : l’huile des baleines, particulièrement abondantes dans les eaux australes, participe de l’industrialisation des sociétés européennes. L’exploitation intensive des cétacés, les décimant, emporte en retour l’expansion des volumes de krill antarctique (Euphasia superba) dont ils se repaissent. Ces crustacés microscopiques sont le symbole du nouvel intérêt pour les ressources biologiques australes qui s’observe dans les années 1970 ; l’huile de krill remplace l’huile de baleine. L’URSS domine alors un marché particulièrement dynamique qui s’affaisse cependant dans les années 1990, avant de repartir ces dernières années, notamment sous l’impulsion de la Norvège. Au point que l’accroissement constant des volumes de pêche au krill suscite aujourd’hui les mêmes craintes que celles exprimées jadis au sujet des baleines (1).

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