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Les enjeux géostratégiques en Antarctique : la coopération à l’épreuve ?

La question du krill fait partie des sources de tensions concernant le régime applicable aux activités liées aux ressources biologiques vivantes en Antarctique, entre conservation et utilisation rationnelle. Cette tension s’observe en particulier au sujet des aires marines protégées (AMP) [voir carte p. 86]. L’opposition que ce sujet donne à voir entre les défenseurs de ces espaces et des États plus sceptiques (Chine, Russie) est réelle. L’Union européenne, par exemple, fait de ce sujet le vecteur essentiel d’affirmation de son rôle d’acteur austral. Cette opposition doit cependant être relativisée : les membres du premier camp ne sont notamment pas réticents à toute exploitation des ressources biologiques dans la zone antarctique. Certains soutiennent d’ailleurs les recherches menées sur les espèces indigènes (dont le krill) à des fins commerciales (pharmacie, médecine) (2).

La prospection biologique (bioprospection) soulève des questions essentielles pour le système du Traité sur l’Antarctique, notamment en ce qu’elle peut remettre en cause le principe du partage des informations scientifiques. Or ce principe est au cœur de la coopération scientifique ; laquelle est à la source de la coopération politique. Cette articulation entre science et politique se retrouve dans l’autre série d’enjeux, liés à la présence dans la région.

Les enjeux territoriaux

Les négociations ayant abouti au Traité sur l’Antarctique sont un modèle diplomatique à bien des égards, et spécialement par la conciliation que le texte est parvenu à opérer entre des positions aux apparences inconciliables : celle des États ayant des prétentions à l’égard de secteurs (« possessionnés »), d’un côté, et celle des États les rejetant (« non possessionnés »), de l’autre. Le régime institué à Washington, articulé autour du gel des revendications et des contentieux territoriaux, a depuis témoigné de sa pleine pertinence, puisqu’il prévaut encore aujourd’hui. Sa contribution à « l’harmonie internationale continue en Antarctique » a d’ailleurs été soulignée par la Déclaration de Prague adoptée à l’occasion du soixantième anniversaire du Traité sur l’Antarctique (2019).

Durant cette période, la région australe n’est cependant pas complètement demeurée à l’écart de l’« obsession territoriale » prévalant sur l’ensemble des autres continents. Parmi les possessionnés, le différend entre le Royaume-Uni, d’une part, le Chili et surtout l’Argentine, d’autre part, au sujet de portions du continent ou d’îles australes disputées, n’est pas apuré. Les oppositions n’ont certes plus l’intensité qu’elles avaient lorsque a été déclenchée la guerre des Falkland/Malvinas en 1982. Mais le sujet demeure un point sensible dans les relations entre Londres et Buenos Aires. Les autres possessionnés maintiennent par ailleurs des prétentions qui orientent les positions adoptées sur les différents thèmes. Le Strategic Defense Policy Statement adopté en 2018 par la Nouvelle-Zélande ne fait par exemple pas mystère du fait que la vaste AMP dans son secteur contribue à l’affirmation de sa présence en Antarctique. Ces revendications continuent de se heurter aux refus que leur opposent les non possessionnés. Latente, cette opposition a par exemple trouvé à s’exprimer lorsque ces derniers ont fait, dans les années 2000, état de revendications sur les plateaux continentaux bordant leurs secteurs.

Les plateaux continentaux ne sont pas les seuls vecteurs d’un ancrage territorial sur le continent. Les bases qui le parsèment constituent de plus en plus manifestement un moyen pour les États d’ancrer leur présence, spécialement pour les non possessionnés. Elles pallient l’absence de secteurs, voire anticiperaient des revendications à venir. Les prétentions chinoises à exercer une juridiction sur l’environnement de sa cinquième base ont à cet égard suscité des craintes parmi les autres parties consultatives lors de la dernière RCTA (Prague, 2019). Les bases ne soutiennent en réalité pas seulement, en elles-mêmes, une certaine emprise territoriale : les activités qui s’y déroulent permettent aussi d’affirmer la présence sur le continent et sa gouvernance par d’autres biais. Construites à l’origine pour les scientifiques, elles ont désormais également vocation à accueillir des touristes, dont le nombre ne cesse de croître. Les financements importants consentis récemment pour la rénovation de certaines de ces infrastructures témoignent de la compétition que se livrent les États afin de les attirer. Les bases sont aussi le lieu à partir duquel se développent des technologies à double usage, scientifique et militaire. L’installation par la Chine de stations de réception satellite sur le continent Antarctique concentre à cet égard une attention qui ne saurait dissimuler le fait que Pékin n’est pas seul à développer de telles activités, dont l’ambivalence soulève la question de leur conformité avec le principe de non-militarisation de la zone (3).

La présence sur le continent se prolonge par une présence dans les eaux qui l’entourent. Les enjeux s’y s’avèrent toutefois moindres. Les mers australes ne sont pas exposées aux mêmes défis que les eaux arctiques (4). La question du développement d’une nouvelle route maritime est autrement moins sensible au Sud qu’au Nord ; les risques de confrontation en raison de la multiplicité des navires militaires croisant dans les eaux en Arctique sont absents en Antarctique. La « présence permanente » que doit assurer le déploiement dans la région, par la marine américaine, de nouveaux brise-glaces (5), devrait par exemple s’inscrire dans le cadre esquissé par le Traité de Washington. Elle devrait, en d’autres termes, respecter les fins exclusivement pacifiques assignées à toutes les activités se déroulant dans la zone antarctique.

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